Artborescience S3 ep2 : Le Livre des Portes

Posted by on 27 Oct, 2021 in Artborescience, Evènements, Site | 0 comments

Cet épisode a été diffusé le mercredi 3 octobre 2021 à 17h sur Radio Campus Clermont-Ferrand, disponible en podcast sur le site de la radio.

J’étais le vendredi 16 juillet, à Murat le Quaire au musée de la Toinette pour rencontrer Yves Audigier lors de l’exposition du Livre des Portes, le plus grand livre d’art du monde.

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Le Livre des Portes est à la fois une œuvre picturale colossale et un livre papier qui présente cette œuvre. L’ouvrage papier a été publié il y a un an, éditions Les Regards, et préfacé par Fanny Agostini qui loue les qualités d’une œuvre qui, je cite, « nous invite au dévergondage dans le sens premier du terme. Faire sauter les gonds de portes pour oser aller au-delà de notre condition d’humains consuméristes et prisonniers d’un monde de farces et attrapes. »

Cette œuvre partage le même titre que Livre des portes sacré de l’Egypte antique, ce dernier étant une sorte de livre des morts. A l’instar du Livre des morts tibétain, le Livre des portes égyptien décrit les étapes et les épreuves que doit traverser l’âme d’un défunt

Mais ce Livre des Portes ne dévoile pas les portes du monde des morts : il déploie les portes d’un chemin de vie.

On peut aussi penser à l’ouvrage les Portes de la perception, d’Aldoux Huxley… L’œuvre invite aussi à percevoir notre monde avec une qualité particulière à propos de laquelle votre style pictural est éloquent. Vos peignez à coups de touches pointillistes aux couleurs vives, qui font rayonner les formes et semblent les tisser ensemble comme sur une vaste tapisserie cosmique.

Ces œuvres vibrantes, qui sont pas que peintes mais qui regroupent un grand nombre de techniques, regroupe 115 portes d’une hauteur de 2m10, pour atteindre 147m de long. C’est un parcours que vous tracez.

Qui dit porte dit choix. Le choix d’ouvrir la porte ou non, le choix de la traverser ou non. Le choix d’un chemin parmi plusieurs possibles, le choix d’une porte parmi d’autres. Ce qui permet aux animaux humains et non-humain de faire des choix, c’est leur conscience, comme nous l’avons décrit au début de la saison 2 d’Artborescience.

Votre œuvre nous invite à choisir, en toute conscience, le chemin qui sera le bon pour l’humanité, si elle veut survivre : le choix de renouer avec le vivant, pour reprendre une expression que l’on entend souvent chez Alain Damasio ou Baptiste Morizot.

La suite prochainement !

Artborescience S3 ep1 : Science-fiction pour la jeunesse

Posted by on 19 Sep, 2021 in Artborescience, enseignement, Evènements | 0 comments

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Cet épisode a été diffusé le mercredi 1er septembre 2021 à 17h sur Radio Campus Clermont-Ferrand, disponible en podcast sur le site de la radio.

 

Les ouvrages évoqués dans cet épisode

 

Les romans de SF ou quasi-SF pour la jeunesse :

 

  • La longue série Animorphs, de Katherine Alice Applegate, éditée (mais pas rééditée) chez Flammarion (Folio Junior), 1997
  • Danielle Martinigol, Les oubliés de de Vulcain, Hachette, Le Livre de poche jeunesse, 1995, 2001
  • Xavier-Laurent Petit, Le Monde d’En Haut, Casterman poche, 1998, 2010
  • Kim Aldany, Kerri & Mégane – Les Mange-forêts, Nathan, 1994, 2005
  • Michaël Ende, traduction par Corinna Gepner, Momo, Bayard jeunesse, 2009 (première édition 1973)
  • Lucy Hawking, Stephen Hawking, traduction de Frédérique Fraisse, Georges et les secrets de l’Univers, Pocket Jeunesse, 2011
  • Christophe Galfard, la trilogie Le Prince des Nuages, Pocket Jeunesse, publiée entre 2011 et 2016
  • Alain Damasio, Scarlett et Novak, Rageot, 2021
  • Philip Pullman, La trilogie A la croisée des mondes éditée chez Gallimard Jeunesse

 

Autres récits :

  • Blandine Pluchet, Catherine Cordasco, Le Quark et l’Enfant, éditions Le Pommier, 2015
  • Hélène Montardre, Héphaïstos et l’amour d’Aphrodite, Nathan, 2020
  • Hélène Montardre, Prométhée, le voleur de feu, Nathan, 2020
  • ‎Willow, Le Voyage de Terre, Laure Nitschelm, 2015

 

Livres documentaires :

  • Victor Coutard, Pooya Abbasian, L’incroyable aventure de la génétique, Nathan, 2018
  • Patricia Laporte-Muller, Sophie Fromager, Chloe Germain, C’est quoi la Vie ? (1,2,3 partez !), Gulf Stream, 2019
  • Michael Bright, Darwin, l’origine des espèce, Circonflexe, 2020
  • 100 infos à connaitre sur l’évolution, Piccolia, 2013

 

Le texte de l’épisode

 

(vous remarquerez que je n’utilise pas le langage inclusif systématiquement et cela au sein d’un même texte, ce qui pose des problèmes de cohérence…je n’ai pas trouvé de solutions qui me satisfassent, encore)

Bonjour à toutes et tous !
Aujourd’hui, en ce mercredi 1er septembre, un épisode spécial rentrée. Dans ce premier épisode de la saison 3 d’Artborescience, je vous propose de découvrir quelques œuvres de SF destinées à la jeunesse.
Cette émission s’adresse à la fois aux jeunes, aux parents, aux enseignants et à tous les amateurs de science-fiction quel que soit leur âge.

♪ tapis : Howard Shore, « The Shire », Lord of the Rings OST

L’un des directeurs dont je fais la décharge, et qui a des CM1-CM2, a eu l’excellente idée de travailler cette année en lecture suivie sur le genre de la science-fiction. Autant vous dire que j’en suis ravie et que, même si les élèves ne travailleront pas avec moi en lecture suivie sur les ouvrages sélectionnés par le directeur, je me ferai un grand plaisir de revenir sur ces œuvres en vocabulaire, en sciences, voire en histoire des arts et en arts visuels.
A priori, je n’avais pas moi-même tant de références que cela  spécifiquement destinées à la jeunesse en science-fiction. Bien qu’il s’agisse de mon genre favori depuis une petite vingtaine d’années, je me suis mise à lire des romans assez tard : en milieu/fin d’adolescence.
Je lisais très peu de romans quand j’étais enfant. Je lisais principalement des ouvrages documentaires scientifiques et des récits mythologiques.
Il me semble que les seuls romans de science-fiction que j’ai lus avant l’adolescence, c’était les Animorphs de Katherine Alice Applegate. Et j’en parlerai en premier avant de présenter les trois ouvrages de qualité que mes CM vont étudier cette année. Je présenterai ensuite trois autres récits destinés à la même tranche d’âge : le temporel et à la fois intemporel Momo de Michaël Ende, puis deux romans à visée didactique que sont Georges et les secrets de l’Univers et Le Prince des nuages. Au passage, je parlerai d’une histoire didactico-poétique : Le Quark et l’enfant.
J’évoquerai la nouvelle Scarlett et Novak d’Alain Damasio, destinée aux plus grands. Je ne pourrai pas terminer l’émission sans dire un petit mot sur A la croisée des mondes, évidemment : je vous en rebats les oreilles depuis un moment.

1 – Les Animorphs

 

♪ tapis : Bear McCreary, « Something Dark Is Coming », Battlestar Galactica OST

Malheureusement, les Animorphs de Katherine Alice Applegate ne sont plus édités.
Cette série en 48 tomes, dont le premier tome a été publié en 1996, raconte les aventures d’un groupe d’adolescents qui sont les détenteurs d’un savoir terrible et d’un pouvoir extraordinaire. De ce savoir et de ce pouvoir découle une responsabilité écrasante. Ce qu’ils savent, c’est que l’invasion de la Terre par des extraterrestres malveillants est déjà bien avancée. Les Yirks sont des extraterrestres limaçoïdes qui asservissent les espèces intelligentes en parasitant leur cerveau. A l’échelle galactique, les yirks sont combattus par l’espèce la plus avancée : celle des andalites. Un soir d’été, alors que le groupe d’amis traverse un chantier de construction, il assiste au crash du vaisseau d’un andalite. Avant de mourir, cet être fascinant transmet aux adolescents son pouvoir : celui de se transformer en animal de n’importe quelle espèce. Pour cela, il suffit de toucher un animal une fois et de souhaiter adopter sa forme. Étant les seuls à connaître la teneur du danger qui menace l’humanité, les héros vont devoir se servir de leur nouveau pouvoir pour combattre les répugnants yirks.

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Durant mon année de stage, j’avais fait découvrir les Animorphs à mes CM par des lectures offertes, au moment où l’on travaillait sur le thème de l’animal-gardien en arts visuels. ça leur avait beaucoup plu. Les descriptions des sensations liées aux transformations, notamment des sensations de vol quand les héros se morphosent en oiseaux, sont très marquantes. J’avais trouvé passionnante aussi la façon dont les esprits des adolescents cohabite tant bien que mal avec l’esprit animal produit par leur corps morphosé. J’avais trouvé tout cela grisant en le découvrant quand j’étais enfant.

Cette année, la découverte des Animorphs coïncidera avec le thème de la classification des êtres vivants et l’évolution des espèces. Dans les programmes, cela correspond au grand thème « Le vivant, sa diversité et les fonctions qui le caractérisent » et à l’attendu de fin de cycle « Classer les organismes, exploiter les liens de parenté pour comprendre et expliquer l’évolution des organismes ». On parlera un peu de génétique, de transmission, de reproduction, puisqu’il est question d’ADN dans les Animorphs : les jeunes héros peuvent se transformer en exploitant l’ADN des animaux qu’ils ont absorbé en les touchant. (ils absorbent l’ADN, hein. Pas les animaux)

Voici quelques ouvrages documentaires que je compte exploiter en classe, qui sont tous graphiquement très beaux en plus d’être bien écrits :

  • Victor Coutard, Pooya Abbasian, L’incroyable aventure de la génétique, Nathan, 2018
  • Patricia Laporte-Muller, Sophie Fromager, Chloe Germain, C’est quoi la Vie ? (1,2,3 partez !), Gulf Stream, 2019
  • Michael Bright, Darwin, l’origine des espèce, Circonflexe, 2020
  • 100 infos à connaitre sur l’évolution, Piccolia, 2013

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♪ tapis : KPR Sounds, « Midsummer Evening Birds »

 

2 – Le Quark et l’Enfant

 

J’en profite pour dire un mot sur un récit qui n’est pas de la SF, mais un récit à la fois scientifique, didactique et poétique : Le Quark et l’Enfant. Le Quark et l’enfant – la grande histoire du monde est écrit par Blandine Pluchet et illustré Catherine Cordasco, publié par les éditions du Pommier, préfacé par Hubert Reeves.

Le narrateur est un quark qui raconte à un enfant son fabuleux périple qui commence il y a presque 14 milliards d’années lors du Big Bang. Le quark raconte comment il s’est successivement retrouvé à former, avec ses copines particules, des protons puis des atomes agrégés en étoiles, des molécules agrégées en planètes. Il raconte les péripéties vécues par sa molécule d’eau passant par tous les états. Il décrit la collaboration des premières cellules. Il explique comment la coopération des cellules a permis l’édification d’organismes pluricellulaires. La particule élémentaire décrit toutes les émotions intenses qu’elle a rencontrées à chacune de ces grandes étapes de l’histoire de l’Univers. L’émerveillement côtoie l’attente, l’excitation, la joie, la frayeur, le dégoût et l’enthousiasme quand le quark vagabonde de nébuleuses en étoiles, se fait souffler par une super nova, glisse sur une comète, tombe et retombe avec la pluie, se fait avaler par un poisson primitif.

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L’année dernière, Le Quark et l’Enfant nous a permis, avec mes CM, de nous intéresser à l’infiniment petit, à la constitution de la matière, et à la manière dont la matière s’est organisée en structures de plus en plus complexes depuis l’apparition des premières particules élémentaires jusqu’à l’émergence de la vie.
Dans une programmation de sciences, cette œuvre peut servir de bonne transition entre l’astronomie – « la place de la Terre dans le système solaire », dans les programmes – et le thème de la diversité du vivant.

Ce beau poème de Jean-Pierre Siméon pourra permettre de prolonger les réflexions et méditations suscitées par Le Quark et l’enfant :

Coffre à lumières

D’abord il y a l’univers
comme un grenier obscur
sans sol ni plafond
plein d’un silence énorme
et de vents immobiles

dans le grenier un coffre
plein de soleils et de lunes
et du butin des ombres

dans ces ombres vivantes
un cercle coloré
où j’ai mis ma maison

dans la plus haute chambre
le rêve d’un enfant
où grandissent les jours

dans le rêve de l’enfant
toute la lumière
qu’il faut à l’univers.

Jean-Pierre Siméon « Coffre à lumières », La nuit respire, Cheyne éditeur, 1997

 

3 – Les oubliés de Vulcain

 

♪ tapis : Gustav Holst, « Jupiter, Bringer of Jollity », The Planets

Le premier livre que les élèves étudieront cette année en lecture suivie est le roman de Danielle Martinigol, Les Oubliés de Vulcain. Danielle Martinigol a été enseignante et est devenue romancière pour ses élèves. Elle s’efforce de respecter la règle des trois A : Aventure, Amour, Ailleurs (c’est ce qu’indique la deuxième de couverture). J’ajouterais qu’elle suit aussi la règle édictée par Alain Damasio, reprenant les termes de Gilles Deleuze : Affect, Percept, Concept. Dans ce roman, on trouve tout ce qui fait qu’une histoire est prenant : les sensations, les émotions, les sentiments, les concepts, qui tissent un univers dans lequel on prend plaisir à s’immerger. Les Oubliés de Vulcain, c’est de la bonne SF qui reprend plusieurs thèmes emblématiques du genre. Il s’agit donc d’une bonne porte d’entrée pour l’aborder. De la bonne SF aussi selon les principes décrits par Ursula Le Guin (voir l’épisode précédent !) : ce récit reprend et alimente le mythe de l’être humain artificiellement modifié.

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Le roman s’ouvre sur la fête du quinzième anniversaire du héros : Charley. Charley n’a pas de parents, mais des tuteurs qui lui offrent un charat pour fêter l’évènement. Ce charat s’appelle Odilon, et O.Di.Lo.N ça en dit long puisque cela signifie Organisme DIvergent des LOis Naturelles. Cet hybride a été conçu par les tuteurs de Charley, qui sont généticiens pour une organisation appelée l’Usine. L’élément perturbateur survient dès cet événement, lorsque C.H.A.R.L.E.y surprend une conversation qui lui apprend qu’il est, lui aussi, un organisme divergent des lois naturelles. Charley est un être humain génétiquement modifié, conçu pour résister à des environnements hostiles, afin de permettre à l’humanité de coloniser de nouvelles planètes : Cobaye Humain Amélioré Résistant aux Lieux Extraterrestres ; y pour le chromosome masculin. Il est le seul de son espèce.

Sous le choc, Charley décide de fuir ceux qui lui ont menti toute sa vie. Accompagné de son charat, l’adolescent embarque à bord d’une benne à ordures, direction Vulcain, la planète-poubelle. Sur Vulcain sont déversés les déchets produits par l’ensemble des colonies humaines. Charley y éprouvera donc ses particularités, puisque que Vulcain est un environnement très inhospitalier, entre volcanisme intense, autres cataclysmes naturels et pollution due à l’activité humaine et à la production massive de déchets. Sur cette planète, deux castes coexistent : les Ords, qui constituent une sorte de classe bourgeoise mandatée par le gouvernement pour administrer la planète et organiser la gestion des déchets, et les Volcanos, caste opprimée et pauvre dont l’existence n’est même pas reconnue officiellement. Ces Volcanos vivent de peu, de bric et de broc, en récupérant ce qui peut l’être dans les déchets largués vers leurs habitations. Exposée de plein fouet à la pollution, leur santé est précaire. Une maladie mortelle directement liée à cette pollution menace même les Volcanos les plus jeunes. Malgré ces conditions rudes, la solidarité et l’amour soudent les Volcanos, qui ouvrent leurs bras au nouvel arrivant. Charley trouvera ainsi sa place au sein d’une nouvelle famille. Il sera bien sûr confronté à ses poursuivants – on ne laisse pas filer facilement un cobaye de cette valeur – et aux drames inhérents aux conditions de vie des Volcanos.

Ce roman est bien adapté aux élèves de cycle 3 (CM1, CM2, 6e). Il est bien écrit pour cette tranche d’âge : ni trop simpliste, ni trop compliqué. Il est un peu frustrant pour des lecteurs adultes, car les événements s’enchaînent rapidement et l’on s’attarderait bien dans cet univers et aux côtés des ces personnages auxquels on s’attache.
En classe parallèlement à cette lecture, nous travaillerons sur le volcanisme – ce qui correspond dans les programmes actuels au grand thème « La planète Terre – les êtres vivants dans leur environnement. »
En vocabulaire, ce sera l’occasion d’aborder les familles de mots avec une première approche de l’étymologie : Vulcain, volcan, volcanisme, volcanique.

En complément culture et lecture : nous parlerons du dieu Vulcain et de son rôle dans le mythe de Prométhée. Nous pourrons faire le lien entre le mythe de Prométhée et les mythes modernes de la science-fiction, avec par exemple les livres de Hélène Montardre, édités chez Nathan, collection Petites Histoires De La Mythologie.

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D’ailleurs, le site Bout de Gomme propose un excellent dossier sur la mythologie : des fiches de lecture, d’histoire des arts, de nombreuses références bibliographiques accompagnées de très nombreuses fiches de rallye lecture – tout cela plutôt destiné aux CM2.

http://boutdegomme.fr/litterature-la-mythologie-a5560739
http://boutdegomme.fr/rallye-lecture-cycle-3-mythologie-a48808730

Ce sera aussi l’occasion d’aborder en français et en anglais les origines des noms des jours de la semaine et des mois de l’année, avec les dieux romains et les dieux nordiques. C’est quelque chose qui plaît aux élèves et qui les aide bien à retenir les noms des jours et des mois en anglais.

 

4 – Le Monde d’En Haut

 

Le deuxième ouvrage proposé aux élèves en lecture suivie sera Le Monde d’En Haut, de Xavier-Laurent Petit. Après des études de philosophie, Xavier-Laurent Petit exerce le métier d’instituteur, puis devient écrivain.

Par ce roman, on aborde le genre SF post-apocalyptique. L’humanité a été contrainte de se réfugier sous la terre, car la pollution produite par les activités humaines a fini par rendre la surface inhabitable. L’héroïne est une enfant de 11 ans du nom d’Élodie, qui soupçonne son grand frère de faire partie d’une organisation terroriste qui affirme que le gouvernement ment. Selon cette organisation, la surface serait redevenue habitable et il faut libérer l’humanité de sa vie souterraine. Il faut reconquérir le Monde d’En Haut.

Alors là, on est sûr d’être dans les clous : ce roman fait partie de la sélection du ministère. Il figure sur la liste de référence d’ouvrages littéraires pour le cycle 3. Des dossiers pédagogiques et des fiches de séquence sont disponibles sur plusieurs sites, dont une (à l’origine) sur le site de l’éditeur Casterman, mais elle ne semble plus disponible, malheureusement.

Je pense que les jeunes lecteurs et lectrices auront plus de mal à entrer dans l’histoire que pour les ouvrages cités précédemment. C’est moins accrocheur qu’Animorphs ou que Les oubliés de Vulcains, qui, eux, nous offrent des éléments pittoresques et sympathiques qui nous permettent d’adhérer assez rapidement à l’univers et nous plongent dans une ambiance bien équilibrée entre excitation et (ré)confort. Pour Animorphs, on a la bande d’ami·es et la fascination pour les extraterrestres et la découverte d’un pouvoir incroyable. Pour Les oubliés de Vulcain, on a la mignonnitude du charat Odilon – ça n’a l’air de rien, mais c’est important !

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♪ Tapis : Bear McCreary « Something Dark Is Coming », Battlestar Galactica OST

Le Monde d’En Haut s’introduit par des images de chiffres digitaux, des galeries souterraines éclairées par les phares des voitures électriques, par les bruits des machines, le hall d’un collège qu’on devine aussi froid et gris que le reste. Le tir d’un fusil à compression endommage la source artificielle de lumière de la zone du collège. Ce que l’on ressent en premier, et ce qui va dominer durant la majeure partie de l’histoire, c’est l’inquiétude de l’héroïne.

Cet aspect froid et minéral, peu accrocheur de prime abord, est en accord avec le contexte souterrain, sombre, artificiel et post-catastrophe de l’histoire. Le lecteur ou la lectrice se retrouve ainsi logée à la même enseigne que les personnages contraints de vivre dans cette froideur et cette minéralité, coupés qu’ils sont de la surface riche et colorée qu’ont connue leurs aïeux. Cette génération ignore tout de la chaleur du soleil, de la sensualité du vent, de la texture de la terre. Sans divulgâcher, je dirais qu’un évènement crucial viendra apporter du contraste. Je n’en dirais pas plus. Je recommande ce livre pour vos enfants, vos ados ou vos élèves.

 

5 – Les Mange-forêts

 

Nous passons du très minéral au très végétal avec Les Mange-forêts de Kim Aldany, premier épisode de la série Kerri & Mégane. Sous le pseudonyme Kim Aldany se cache – ou plutôt se montre – la collaboration de l’autrice Danielle Martinigol (des Oubliés de Vulcain, donc) et de l’auteur Alain Grousset. À noter qu’avec le troisième compère Paco Porter, ils ont écrit la série de fantasy Lumina, sous le pseudonyme Dan Alpac.

♪ Tapis : Etienne de la Sayette, « Safari Kamer », Kobugi

Les émotions sont au cœur de l’histoire-même puisque le héros de 11 ans, Kirri, est ce que l’on appelle un sensitif – c’est-à-dire une sorte d’empathe, capable de ressentir les émotions d’un animal humain ou non humain. Son pouvoir va plus loi, puisque le garçon peut aussi influencer les émotions d’un animal non-humain. Kerri est capable de toucher, de son esprit, l’esprit des animaux afin de les apaiser et de consoler.

Son pouvoir lui sera très utile dans la quête qu’il va mener pour retrouver ses parents disparus sur Amazonia, une planète-jungle peuplée de petits humanoïdes ressemblant un peu à des lémuriens et des grosses chenilles qui dévorent les arbres sur leur passage, et que l’on appelle les mange-forêts.

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Il s’agit d’un récit plus simple que les précédents, à la fois dans sa forme et dans son fond. Les personnages sont sympathiques sans être très marquants et les péripéties sont assez sommaires. A noter qu’il s’agit du premier tome d’une série, et que l’on peut donc certainement le concevoir plus comme une introduction destinée à présenter les personnages et le contexte que comme une aventure écrite pour elle-même.

Petit bémol : la distinction entre animaux et humains / humanoïdes. Au début du récit, Kerri rencontre un Maroufle – c’est le nom des êtres lémuriformes (c’est plus joli que lémuroïdes…) qui peuplent la planète Amazonia – et il dit qu’il n’a pas pu transmettre des sentiments au Maroufle car le maroufle n’est pas un animal mais un humanoïde. De plus, dans cet univers, une loi interdit d’exploiter une planète si elle est habitée par des humains – synonyme pour « espèces humanoïdes », humanoïdes non dans le sens de leur forme physique mais plutôt de leurs facultés psychiques. C’est très embêtant d’opposer animaux et humanoïdes quand on tâche en classe d’avoir un vocabulaire précis, et que l’on explique aux élèves que les humains forment une espèce animale.

♪♪♪ Pause musicale : Awa Ly, « Come Away With Me », Safe and Sound

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Les livres suivants seront découverts en classe par des lectures offertes et des extraits étudiés en vocabulaire.

 

5 – Momo

 

J’arrive à mon coup de cœur de cette sélection : Momo.

♪ tapis : Howard Shore, « The Shire », Lord of the Rings OST

Momo est un roman de Michaël Ende. Michaël Ende est aussi l’auteur de L’Histoire sans fin que j’aime beaucoup, comme vous le savez si vous avez écouté certains épisodes d’Artborescience. Momo paraît pour sa première édition en 1973, six ans avant L’Histoire sans fin.

Jusque là, étrangement, je n’avais pas pris le temps de m’intéresser à la vie de l’auteur. Il faudra que je vous en touche un mot après avoir donné mon avis et mon ressenti sur Momo.

Le titre complet en est Momo ou l’étrange histoire des voleurs de temps et de l’enfant qui rendit aux gens le temps qui leur avait été volé.

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Couvertures française, britannique (par le grand Chris Riddel), danoise et allemande

L’héroïne est une petite fille sans parents et sans domicile fixe du nom de Momo. Elle vit dans les ruines d’un théâtre antique, en périphérie d’une chaleureuse ville italienne. Momo a un talent précieux : celui de savoir écouter les autres. C’est ainsi que Momo devient l’amie de tous. Les habitants lui rendent visite pour lui apporter leur aide, ou tout simplement pour discuter, réfléchir, contempler les étoiles. Cette petite ville fleurie et ensoleillée est un lieu de rencontre et de partage où l’on prend plaisir à flâner. On y prend naturellement le temps d’accomplir les tâches du quotidien et les gestes de son métier avec soin et plaisir, à l’instar de l’un des meilleurs amis de Momo, le vieux balayeur qui fait du balayage un art méditatif. Discuter avec des amis ne paraît pas moins important que le reste. On travaille pour vivre, on ne vit pas pour travailler.

Malheureusement, ce temps si bien vécu par les habitants de la ville devient la cible de la Banque d’épargne du temps. Les agents de la Banque d’épargne du temps – des hommes gris habillés de costumes gris, cigare à la bouche – parviennent à convaincre les habitants que leur vie est médiocre et que s’ils veulent devenir des gens importants, ils doivent cesser de perdre du temps en tâches inutiles… Et, surtout, ils doivent économiser du temps pour le confier à la Banque d’épargne du temps, qui le fera fructifier.

Plus les gens économisent du temps, plus l’essentiel manque à leur vie. Ils ne prennent plus aucun plaisir authentique à exercer leur métier. On pense alors à ce qui se produit aujourd’hui, aux employés d’Amazon transformés en automates, commandés par des voix artificielles, dans une recherche de rationalisation irrationnelle, démente et déshumanisante… Encore pire que dans Les Temps modernes de Charlie Chaplin. On pense au burn-out, au bore-out, à la perte de sens généralisée. Les personnes âgées deviennent des boulets qu’il faut parquer dans des mouroirs. Les enfants ne sont plus considérés autrement que comme de futurs épargnants du temps.

La ville devient elle-même grise, bruyante et stressante à cause du trafic des gens pressés et inattentifs à leur environnement.

La dolce vita, c’est fini. Avant, chacun·e était important·e, avait sa place, ce qui rendait la vie satisfaisante. Depuis que les gens se sont soumis aux banquiers, autrui devient soit une gêne, un concurrent ou un moyen à utiliser. Je déteste l’expression « taillé pour la course ». Il y a ceux et celles qui, effectivement, ne peuvent pas ou ne veulent pas – à juste titre – entrer dans cette course mortifère. Et ceux-là, comme Momo, deviennent invisibles au yeux des coureurs fous.

Momo échappe à l’emprise des agents de la Banque d’épargne du temps. Elle seule pourra rendre aux habitants le temps qui leur a été volé, et ainsi restaurer leur joie et leur conscience de vivre.

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Statue de la sculptrice Ulrike Enders représentant Momo sur la place Michael-Ende à Hanovre

On trouve ce livre plutôt rangé dans la catégorie fantastique, mais je pense que l’on peut le ranger dans la SF pour plusieurs raisons.

D’une part, parce que la dystopie peut être considérée comme un genre de la SF. Or, Momo décrit le passage d’une société saine à une société malsaine. Cette société, rongée par le délire consumériste, ne constitue plus une communauté mais un amas d’anonymes isolés. Comme toute dystopie, Momo exagérait, dans les années 70, les traits délétères du monde humain afin de les dénoncer et de dénoncer l’ampleur qu’ils pourraient prendre. Dans les années 2020, nous pouvons constater combien ces traits se sont amplifiés dans la réalité, au point que l’emprise des hommes en gris n’a plus rien de fictif.

D’autre part, Momo propose une certaine réflexion sur le temps, qui devient une dimension manipulable. Manipulation de l’espace-temps : thème de SF, indubitablement.

Momo donne à réfléchir autant qu’à rêver. C’est une lecture qui fait du bien, qui effraie par son actualité mais qui aide aussi à cultiver l’espoir.

J’aimerais tellement un jour voir une adaptation de Momo par les studios Ghibli (à prononcer « gibli ») ou les studio Ponoć (à prononcer « ponotch » : ça vient du serbo-croate) : cela s’y prêterait tellement bien ! Ce serait assurément dans mon top 10 films, avec Le Château Ambulant.

A noter qu’il existe déjà un film d’animation adaptant Momo, datant de 2001 et produite par l’italien Enzo D’Alo. Des extraits que j’ai pu voir, les dessins sont assez médiocres (en tout cas pas à la hauteur de ce que le texte donne à imaginer), et l’animation est de piètre qualité. Un film live, que je n’ai pas vu, a été réalisé en 1986 par l’allemand Johannes Schaaf. Michaël Ende lui-même avait adapté son roman pour le théâtre et l’opéra.

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Hayao Miyazaki (Le Château Ambulant), Hiromasa Yonebayashi (Mary et la fleur de la sorcière), Guillaume Lorin (Vanille), Keiichi Hara (Wonderworld). J’en verrais bien un adapter Momo.

♪ tapis : Laurent de Wilde, « MISTERIOSO », New Monk Trio

Maintenant, un mot sur l’auteur.

En rédigeant cet épisode, j’ai été très chiffonnée par des articles lus sur le site de Grégoire Perra. Pour situer : Grégoire Perra est professeur de philosophie et ancien anthroposophe. Il a lui-même suivi sa scolarité dans des écoles Steiner-Waldorf. Il a ensuite enseigné dans de tels établissements. Un jour, prenant conscience de la malsanité de ce milieu, il le quitte et dénonce son caractère sectaire.
L’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes (UNADFI) alerte sur les risques d’endoctrinement à l’anthroposophie au sein des écoles Steiner-Waldorf. Un rapport parlementaire de 1999 a qualifié l’anthroposophie de mouvement sectaire. La Miviludes a aussi fait état, à propos de ce mouvement, de risques de dérives sectaires.
G. Perra présente Michael Ende comme un anthroposophe. L’auteur affirme que les œuvres de Michael Ende ne relèveraient pas de la littérature mais du prosélytisme pernicieux.
https://gregoireperra.wordpress.com/2010/12/28/reflexion-sur-la-culmination-anthroposophique-les-evangiles-les-contes-goethe-tolkien-et-la-suite%E2%80%A6/

Grégoire Perra a publié un billet où il accuse Michaël Ende de tentative d’endoctrinement avec Momo. https://veritesteiner.wordpress.com/2016/11/08/momo-de-lanthroposophe-michael-ende/

Comme je n’aime pas trop les délires steineriens, je me suis pris, sur le coup, une bonne douche froide dont j’ai ensuite mitigé la température en me renseignant sur l’auteur et en revenant à mon approche personnelle de ses œuvres.

 

L’auteur

Michaël Ende était le fils d’un peintre surréaliste, dont le travail a contribué a façonné l’imaginaire de l’auteur, et d’une bijoutière qui était toute dévouée à son fils, et qui s’est mise à la peinture sur le tard.
Ses parents s’intéressaient à l’anthroposophie. Aussi le jeune Michaël a-t-il fréquenté les écoles Steiner-Waldorf.
Le site internet consacré a Michaël Ende stipule que « tout au long de sa vie, Michael Ende a été fasciné par les théories philosophiques centrées sur les idées mystiques « . Ses références étaient aussi multiples que la « Chymical Wedding de Christian Rosenkreutz, les manifestes d’Aleister Crowley, les systèmes de croyance indiens et égyptiens, Zen, Kabala, Swedenborg, Eliphas Lévi, Sören Kierkegaard et Friedrich Weinreb ». « Mais il n’aurait jamais pu devenir le disciple de personne : une perspective fermée sur le monde et l’au-delà l’aurait étouffé. Pour Michael, il y avait autre chose qui a pris le pas.
Et ce quelque chose était de l’art. »
« Pour autant qu’Ende puisse en juger, aucun des systèmes philosophiques qu’il a rencontrés n’offrait d’explication satisfaisante sur le sens et le but de l’art ni ne fournissait de modèle sur ce que l’art devrait être. » Il pensait notamment que la conception de l’art de Steiner était erronée.
Or, Grégoire Perra dénonce la fermeture intellectuelle et spirituelle totale des anthroposophes qui jamais ne remettent en question la doctrine de Steiner, dans laquelle ils trouvent une grille de lecture unique du monde et de la vie. Michaël Ende est décrit au contraire comme en recherche perpétuelle de nouvelles conceptions.
Ça, c’est cohérent avec ce que j’ai lu de Michaël Ende. Je n’ai aucun doute quant à l’esprit d’ouverture que l’auteur cherche à promouvoir au travers d’œuvres qui, comme toute œuvre d’art, sont diversement interprétables. Comme toute œuvre poétique, on n’a jamais fini de les comprendre : leur signification n’est jamais épuisée, il n’y a jamais de réponses définitives.

 

L’oeuvre

Je suis quand même allée fouiller pour vérifier que des références pernicieuses ne se cachaient pas dans les œuvres que j’apprécie tant. Je suis tombée sur un article de Jana Hölters, rédigé en allemand, intitulé Michael Endes Kinderliteratur unter dem Einfluss Rudolf Steiners Am Beispiel von « Momo », « Die unendliche Geschichte » und « Jim Knopf » , c’est-à-dire « La littérature jeunesse de Michaël Ende sous l’influence de Rudolf Steiner par l’exemple de Momo, L’Histoire sans fin et Jim Bouton ».

J’ai acheté l’article et je l’ai lu. Avant lecture, j’appréhendais beaucoup : je me suis dit que l’autrice avait peut-être débusqué des myriades de symboles toxiques dissimulés qui allaient me gicler à la figure. Mais pas du tout : c’était même presque décevant tant l’article est pauvre, et la couche d’analyse quasi inexistante. Cependant, cette lecture m’a surtout rassurée. Elle m’a confortée dans ce que je présumais à partir de mes propres souvenirs : il y a peut-être une influence lointaine – dont on peut certes soupçonner l’existence en raison de la vie de l’auteur – mais on n’y trouve certainement pas de références ni d’influence directe, manifeste, suffisamment claire et précise pour pouvoir être attribuée à l’anthroposophie. Les éléments des romans présentés par l’article sont tellement vagues, tellement généraux et même tellement banals qu’avec un tel procédé, on pourrait qualifier d’influencée par Steiner à peu près n’importe quelle œuvre qui exalte l’imagination ou interroge notre rapport au mondes réel et imaginaire.

Michaël Ende avaient de multiples influences, références et sources d’inspiration. C’est donc très tiré par les cheveux de voir du prosélytisme dans ses romans. Il faut être déjà bien obsédé par Steiner pour cela. En fait, chacun pourra y retrouver ses propres références. Par exemple, pour ma part, les fleurs du temps de Momo m’ont rappelé la durée de Bergson. Quant à L’Histoire sans fin, j’ai surtout assimilé ce voyage initiatique entre monde réel et monde imaginaire au chemin d’individuation de C.G. Jung et à sa méthode d’imagination active.

Je mettrai les liens vers divers articles qui vous permettront de vous faire votre propre opinion.
Je vous invite à découvrir d’abord cette petite perle de Momo en essayant d’écarter les a priori, puis à juger par vous-même si Momo est une œuvre qu’il faut faire découvrir ou non.

Pour moi, Momo, c’est de la bonne littérature. Momo est un récit intelligent qui suscite la réflexion et l’émerveillement. Il est éloquent sur notre monde malade de surconsommation et il nous invite à retrouver notre capacité à habiter notre présent. Il nous invite à être présents à notre vie, à être authentiquement présents, présents pour les autres. C’est une perle à découvrir, quel que soit votre âge !

Pour une lecture autonome, je pense que Momo est abordable à partir du CE1 ou du CE2 – à partir de 7, 8 ans – pour d’assez bons lecteurs.

Maintenant, nous allons virer à 180° pour mettre le cap sur des ouvrages d’inspiration bien plus terre à terre, qu’ils nous fassent voyager au travers des nuages ou dans l’espace interplanétaire : du scientifique brut avec deux romans qui sont d’abord des récits à visée didactique.

 

7 – Georges et les secrets de l’Univers

 

♪ tapis : St Germain, « Deep in it », Boulevard

Si vous étudiez le système solaire avec vos CM, Georges et les secrets de l’Univers est fait pour vous !

Georges vit avec ses parents un poil « néotechnophobes » dans une maison rustique à l’équipement très rudimentaire. Georges s’ennuie un peu car il n’a pas accès aux mêmes divertissements que les autres enfants de son âge, tels que la télévision et les jeux vidéos. En partant à la poursuite de son cochon fuyard, Georges fait la rencontre de ses voisins farfelus : Eric le scientifique et sa fille Annie. Grâce au super-ordinateur d’Eric, nommé Cosmos, Georges et ses nouveaux amis vont pouvoir explorer les trésors du système solaire et même de l’espace plus lointain recelant des mystères fascinants. Ainsi, les lecteurices sont amené·e·s à découvrir les joyaux de notre système solaire ainsi que des exoplanètes, l’étrangeté des trous noirs et la beauté des nébuleuses aux confins de notre galaxie.

Le récit est surtout un prétexte à ces découvertes. Il reste toutefois bien construit avec des péripéties prenantes, des problèmes et des antagonismes à résoudre. Les personnages sont attachants et suscitent plutôt bien l’identification.

Je n’adhère pas trop au fonds idéologique technolâtre du récit, mais il a le mérite d’ouvrir la possibilité d’une réflexion, d’une critique et de discussions riches avec vos enfants ou vos élèves.
On reconnaît ainsi la patte de feu Stephen Hawking, puisqu’il était co-auteur de ce roman pour enfants avec sa fille Lucy Hawking.

Stephen et Lucy Hawking ont offert des suites à Georges et les secrets de l’Univers afin de poursuivre l’exploration des beautés inépuisables de l’espace : Georges et les trésors du Cosmos, Georges et le Big Bang, Georges et le code secret, Georges et la lune bleue.

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7 bis – Le voyage de Terre

 

J’en profite pour vanter les mérites d’une bande dessinée très mignonne qui fait rencontrer aux enfants les protagonistes astronomiques de notre voie lactée : Le Voyage de Terre, de Willow. La Terre et son acolyte la Lune décident de partir en voyage au-delà du système solaire. Sur leur chemin, elles rencontreront des comètes commerciales, des étoiles ogresques et des trous noirs surprises, tous représentés sous des traits kawaii et humoristiques. La fin du livre propose quelques pages documentaires.

 

8 – Le Prince des Nuages

 

Une autre histoire à visée didactique : la trilogie Le Prince des Nuages, écrite par Christophe Galfard, éminent astrophysicien, très bon vulgarisateur et affable personne qui a travaillé sur les trous noirs aux côtés Stephen Hawking. Comme son titre l’indique, Le Prince des Nuages ne va pas nous entraîner dans les profondeurs obscures de l’espace interstellaire, mais plutôt dans les formes gracieuses de notre atmosphère.

Sur la forme, Le Prince des Nuages ressemble aux Georges : il s’agit d’un récit assez classique (pour le premier tome tout du moins) entrecoupé d’encarts documentaires et agrémenté de quelques bien jolies illustrations en noir et blanc. Comme les Georges, les livres proposent en leur milieu des pages en papier glacé avec de beaux clichés en couleur.

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Le récit mêle des aspects fantasy et science-fictifs. Le jeune Tristam part à l’aventure pour sauver son amie Myrtille – qui n’est rien de moins qu’une princesse – à travers des villes construites sur les nuages grâce à une technologie fondée sur la météorologie. Myrtille, fille du roi des Nuages du Nord, a été enlevée par un tyran qui compte dominer le monde grâce à une arme climatique.

J’ai la chance d’en avoir un exemplaire dédicacé par l’auteur, que j’ai eu le plaisir de d’entendre à Clermont-Ferrand lors d’une conférence en 2016. Quelle écriture charmante <3

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9 – Scarlett et Novak

 

♪ tapis : Bear McCreary « Something Dark Is Coming », Battlestar Galactica OST

Nous nous éloignons maintenant de la tranche d’âge visée précédemment afin de dire un mot à propos du dernier livre d’Alain Damasio (et son premier destiné à la jeunesse) : Scarlett et Novak, édité chez Rageot.

Le pitch même de cette nouvelle en dévoile presque toute la teneur : « Il veut la sauver. Mais le danger, c’est elle. » Il, c’est l’adolescent Novak. Elle, c’est Scarlett, l’intelligence artificielle du brightphone de Novak. Le texte, très court, commence par une course effrénée. Novak fuit ses poursuivants mal intentionnés. Dans sa fuite, Novak est assez mal accompagné par la voix de Scarlett.

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J’attendais trop du livre, donc j’ai été déçue. En particulier par son extrême concision. Je l’ai davantage apprécié à la deuxième lecture. Les angles d’attaque et les ouvertures offertes sont multiples quant aux discussions qu’il peut déclencher. Une des exploitations pour la classe serait d’imaginer une suite à l’épilogue, qui permettrait aux élèves d’interroger leur propre rapport à leur environnement numérique et à leur environnement immédiat nettoyé du numérique… à envisager avec des grands collégiens ou des lycéens.

En raison de certaines allusions, cette œuvre n’est pas du tout adaptée aux enfants de moins de 13 ou 14 ans. Sa lecture exige une certaine maturité et nécessite qu’au préalable certains sujets aient été abordés avec les parents ou avec les enseignants.

Cela est dommage, parce que le thème de l’emprise du numérique sur nos esprits, sur notre capacité d’attention, sur notre disponibilité ; l’omniprésence du smartphone dans le quotidien, l’impact des réseaux sociaux… tout cela doit être abordé avec les enfants au moins à partir de 9-10 ans, voire avant si les enfants y sont très exposés. C’est en tout cas un sujet qu’il convient de traiter avec les CM, et Scarlett et Novak s’y serait bien prêté s’il n’y avait eu les écueils évoqués.

 

10 – His Dark Materials

 

♪ tapis : Benjamin Britten, Playful Pizzicatto … J’ai perdu les références plus complètes de l’enregistrement.

Une trilogie culte à découvrir ou redécouvrir à 11, 12, 16, 30 ou 90 ans, c’est bien sûr His Dark Materials – A la croisée de mondes – de Philip Pullman. Sa richesse rend recommandable voire indispensable plusieurs relectures à quelques années d’intervalle – cela a été le cas pour moi, du moins.
Lyra vit à Oxford, mais dans le Oxford d’un autre monde. Dans ce monde qui ressemble au notre, chaque humain est accompagné d’un daemon. Cet être de forme animale, inséparable de son humain, est une manifestation physique de l’âme de celui-ci.

Dans le monde de Lyra, la géographie, les cultures, les civilisations sont similaires à celles de notre monde ; similaires seulement. Ce monde humain est superposable au nôtre, mais les pays ont des noms différents, et les sociétés ont connu des évolutions différentes. Le monde de Lyra frôle avec le steampunk. L’énergie électrique – appelée énergie ambarique – est relativement peu répandue. L’humanité est restée sur le seuil de la civilisation thermo-industrielle. On utilise encore des lampes à naphtes – des lampes à l’huile, par exemple.
C’est aussi un monde où les êtres humains ne sont pas la seule espèce capable de parler le langage humain et de fabriquer des armes, un monde où les ours peuvent faire la guerre avec les hommes, où les sorcières constituent un royaume puissant en harmonie avec son environnement.

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Des êtres ont découvert le moyen de voyager entre ce monde et le notre, et vers d’autres mondes encore – vers des terres parallèles où les sociétés humaines voire l’arbre du vivant lui-même ont évolué autrement. Ce qui unit entre eux tous ces mondes, outre les portails ouverts, c’est une particule mystérieuse. Cette particule est liée à la question des rapports entre matière et esprit. Dans His Dark Materials, où fantasy et science-fiction se mêlent, la physique répond à la métaphysique.

Selon l’âge auquel nous découvrons l’œuvre, et selon notre personnalité, nous serons davantage fasciné·e·s par l’originalité de l’univers, les rebondissements de l’aventure, le charisme des personnages, ou bien par les interrogations métaphysiques, les réponses à ces questions et les nouvelles interrogations qu’elles ne manquent pas de susciter.

La très bonne série télévisée, dont la saison 3 sortira l’année prochaine, n’est pas adaptée à un public de moins de 12 voire 13 ans.

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Quant à la nouvelle trilogie de Philip Pullman dans le monde de Lyra, la Trilogie de la Poussière, elle s’adresse plutôt aux adultes. Ses deux premiers tomes, La Belle Sauvage et La Communauté des Esprits, nous montrent que la Poussière et les daemons demeurent une source foisonnante d’émerveillement autant que de conflit. Quant au titre du troisième roman que l’on attend impatiemment, on sait juste qu’il aura un rapport avec les roses.

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Je ne vais pas m’attarder davantage sur l’univers de His Dark Materials puisque deux émissions devraient lui être consacrées. Elles auraient dû conclure la saison 2 de l’émission, mais les plans ont été contrariés.

Mais ce ne sera que pour le mois de décembre voire encore plus tard. La prochaine fois que nous nous retrouverons, le mercredi 6 octobre, ce sera pour l’interview de l’artiste peintre Yves Audigier. J’ai eu le plaisir rencontrer Yves Audigier en juillet lors de son exposition à Murat le Quaire au musée de la Toinette pour parler de son Livre des Portes, le plus grand livre d’art du monde.

♪ en fin d’émission : « Binks no Sake », le rhum de Binks, de la série One Piece : d’abord la version française de la chanson telle qu’on l’entend dans la série, puis la reprise au violon de Taylor Davis

Artborescience S2 ep7 : Ursula Le Guin, « Mythe et archétype en science-fiction »

Posted by on 5 Juin, 2021 in Artborescience, Evènements | 0 comments

Cet épisode a été diffusé le mercredi 2 juin 2021 à 17h sur Radio Campus Clermont-Ferrand, disponible en podcast sur le site de la radio.

Pour ce dernier épisode de la saison, j’avais prévu l’interview de l’artiste peintre Yves Audigier. La fin de la saison devait aussi faire se croiser les mondes avec His Dark Materials, pour prolonger le thème des rapports entre esprit et matière.
L’entretien avec Yves Audigier n’a pas encore pu se tenir en raison de problèmes de santé de mon côté. Pour cette même raison, je n’ai pas terminé de rédiger le texte pour His Dark Materials, pourtant déjà bien entamé.

Pour remplacer cela, je vous ai proposé la lecture de cet essai d’Ursula K. La Guin : « Mythe et archétype en science-fiction ».

Cette lecture a fait écho (écho enrichi et embelli) à ce que nous avons dit, depuis la première saison jusqu’ici, à propos l’émergence de l’esprit créateur de culture, à propos de la conscience et de l’inconscient, de l’importance des émotions et des sentiments dans la construction du psychisme, entre autres choses.

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♪♪♪ Musiques en fin d’émission :

♪ Les Djinns, « les marchés de Provence »

♪ The Klass Brothers and Cuba Percussion, Beethoven, « Pathetic Sonata »

♪ Ludwig von 88, « Salomé », 20 chansons optimistes pour en finir avec le futur

♪ Manu Dibango, Cuarteto Patria, « Quizas, quizas, quizas », Cubafrica

 

Artborescience S2 ep6 : Kirite

Posted by on 30 Mai, 2021 in Artborescience, Evènements, Site | 0 comments

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Cet épisode a été diffusé le mercredi 5 mai 2021 à 17h sur Radio Campus Clermont-Ferrand, disponible en podcast sur le site de la radio.

♪♪♪ Générique sur « If The Stars Were Mine »

Artborescience…
Grand-Mère Feuillage, j’aimerais te poser une question… (extrait Pocahontas de Disney)
– Qu’est-ce que c’est, cette théorie du chaos ? Qu’est-ce que ça signifie ? (extrait Jurassic Park de Steven Spielberg)
Les êtres qui… nous ont conduits ici… Ils communiquent… Au moyen de la gravité, non ? (extrait Interstellar de Christopher Nolan)
ça fait deux questions !
MAIS ils savent PAS communiquer ! Si ça se trouve ils sont encore en train de faire joujou avec leurs ordinateurs sans s’occuper de leur cerveau… (extrait La Belle Verte de Coline Serreau)
– Artborescience : arts, sciences, nature et pop culture !

L’émergence du psychisme, les strates de la conscience, les rapports de l’esprit à la matière… Depuis le milieu de la première saison d’Artborescience, nous évoquons ces thèmes avec des scientifiques, des philosophes et des perles de culture pop.

Dans Artborescience, nous avons diversement décrit ce niveau supérieur de complexité que constitue le psychisme. Le psychisme est un monde en soi, produisant ses propres règles. L’esprit est un monde créateur de culture et qui a besoin de culture pour s’épanouir. L’esprit est ce qui produit du sens, grâce aux sens, au pluriel cette fois.

On a là trois acceptions du mot « sens ».

Grâce aux sensations et aux émotions, qui sont aux fondations de son émergence, l’esprit produit ces deux sens : il remplit l’univers qu’il perçoit de signification, et cela lui permet de donner une signification à sa propre vie et donc, une direction.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « The Market in Volfinor », Kirite

Une œuvre qui exprime tout cela à sa manière, en plaçant l’espoir comme pivot de cette orientation de l’esprit, c’est l’album musical et narratif KiRite ; une œuvre de Masato Kato et Yasunori Mitsuda, deux artistes bien connus des amateurs de J-RPG. La musique de cette œuvre envoûtante et mystérieuse, avec ses accents celtisants typiques de Mitsuda, a pu enchanter nos oreilles et nos esprits en France depuis maintenant presque 15 ans… Mais la teneur de son histoire restait inaccessible si l’on ne maîtrisait pas la langue japonaise.

Grâce à la traduction de Sasha, nous pouvons maintenant mettre de nouvelles images sur ces compositions musicales. Le texte des chapitres, traduits en français, est publié sur le blog https://kiritefr.wixsite.com/kirite .

Morgane : Bonjour Sasha !

Sasha : Bonjour, merci de m’avoir invitée ! Ça fait plaisir de parler de ce projet qui m’a tenue quand même un petit peu de temps, on va dire !

Morgane : Et il y a vraiment beaucoup de choses à dire sur ce projet qui t’a pris du temps et prend du temps à mûrir dans l’esprit de ceux qui le reçoivent, parce que c’est une œuvre qui est vraiment riche malgré sa concision.

Sasha : C’est vrai ! Je m’étais dit que ce serait un projet un peu tranquille, c’est pas très long… Ouais ouais, bien sûr…

Morgane : Ce n’est en effet pas très long dans l’absolu, mais c’est assez dense ! Avant de parler de l’œuvre proprement dite, est-ce que tu peux nous parler un peu de toi et de ce qui t’a donné envie de te lancer dans ce travail, qui s’est avéré assez ambitieux ?

Sasha : Je suis amatrice de jeux vidéo depuis très longtemps ! Ma première console était une super nintendo, donc ça remonte. Même si je jouais déjà beaucoup plus jeune, j’ai eu la révélation des RPG japonais avec Final Fantasy X quand j’étais au collège, et c’est à partir de là que j’ai vraiment commencé à tomber amoureuse du jeu vidéo en temps que medium et de sa diversité. Je suis notamment très amatrice des jeux de Yoko Taro, grâce à NieR que j’ai découvert à sa sortie, et Drakengard aussi. J’ai retrouvé cette atmosphère dans Death Stranding plus récemment par exemple. Je suis très sensible à l’atmosphère. Je suis capable de tout céder à un jeu si je suis prise par l’atmosphère et les thématiques. Le scénario est important, bien sûr, mais pour me plonger dans un jeu, j’ai surtout besoin que l’atmosphère soit prenante. Pas forcément angoissante, mais qu’on se sente enveloppé et pris dans le truc.

D’autre part, j’ai toujours beaucoup lu. J’ai une préférence marquée pour la fantasy, mais une grande curiosité pour à peu près tout, allant de Virginia Woolf aux saisons de Maurice Pons… Des œuvres qui n’ont pas forcément grand-chose à voir les unes avec les autres. Ça se retrouve également, cette curiosité, dans mon approche à tout ce qui est arts créatifs : j’oscille entre le piano, le dessin ; j’écrivais des histoires quand j’étais plus jeune… Quand il a fallu choisir quelle suite donner à ma licence de japonais (effectuée à Paris Diderot), je me suis orientée en master de traduction car pour moi, la traduction permettait une alliance entre créativité, lecture, compréhension de la langue… En 2014, je suis sortie de la fac avec ce master en traduction.

Morgane : Et donc, tu as cherché un support pour exercer des compétences de traductrice, et c’est tombé sur Kirite…

Sasha : Oui, et un peu par hasard ! J’ai passé neuf mois au Japon en 2015, et en rentrant j’ai cherché un support de traduction un peu plus « littéraire » : en effet, auparavant, j’ai effectué des petits projets de traduction pour des entreprises : ce n’était pas un travail de traduction littéraire à proprement parler ! Il s’est avéré que mon conjoint avait le livret et le CD de Kirite chez chez lui. J’ai vu que c’était écrit en japonais, j’ai ouvert, j’ai un peu écouté la bande son que j’ai trouvée chouette… A l’époque, je ne connaissais pas encore bien Mitsuda ni Kato : j’avais joué à Chrono Trigger sur DS, mais c’est à peu près tout. Je n’étais pas encore trop familière avec leur univers, donc je ne suis pas rentrée dans Kirite directement, mais je me suis dit allez ! C’est un projet sympa, on va se lancer là-dedans !

Morgane : C’est intéressant, parce que tu as découvert cette œuvre par ton travail de traduction, alors qu’on aurait pu se dire que c’était une œuvre que tu appréciais de longue date et que tu aurais voulu faire découvrir. On peut penser que tu as donc un regard différent sur cette œuvre que si tu l’avais d’abord découverte, il y a quinze ans, par la musique, comme ça a été mon cas et le cas d’autres fans de Mitsuda.

Sasha : Je ne suis pas mécontente d’avoir découvert la musique de Mitsuda avec Kirite ! J’ai écouté le podcast de Third sur Mitsuda, qui a été diffusé il n’y a pas très longtemps ( https://www.thirdeditions.com/blog/sound-teams/sound-teams-6 ) et ils parlaient de Kirite comme l’une des œuvres les plus abouties de Mitsuda, ou l’une de leurs préférées en tout cas. Après avoir fini la traduction et avoir écouté et réécouté Kirite, j’ai eu très envie de fouiller auprès de Chrono Cross et auprès d’autres œuvres du duo.

Morgane : Justement, il est temps de présenter ce duo plus précisément :

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Promise with Winds », Kirite

Masato Kato est scénariste et développeur pour Square Enix (Square il y a vingt ans) cette si fameuse société créatrice de rêves à laquelle nous devons notamment les jeux Final Fantasy.
Masato Kato écrit le scénario du merveilleux Chrono Cross, jeu sorti sur PlayStation au Japon en 1999. Il avait déjà écrit le scénario de son prédécesseur narratif, le jeu Chrono Trigger. Il a scénarisé également le jeu en ligne Final Fantasy XI et ses extensions. De l’excellent Xenogears, il a écrit une partie du script, à la même époque que Chrono Cross et Final Fantasy VII à peu près, dans cet âge d’or du J-RPG.

Yasunori Mitsuda est un merveilleux compositeur qui a régalé nos oreilles sur de nombreuses productions de Square Enix – donc les deux messieurs ont travaillé sur de nombreux projets communs. Mitsuda, ce sont notamment les OST inoubliables de Chrono Cross, de Xenogears. On lui doit aussi les OST des Xenosaga et plus récemment des Xenoblade.

Sasha : Pas mal d’arrangements en piquant un peu dans toutes les cultures, pour faire un truc à sa sauce.

Morgane : Oui, il a un style assez reconnaissable qui mêle du celtique à des accents plus orientaux et à d’autres styles qui font un peu faire le tour du globe à nos oreilles. Et on retrouve ça dans Kirite.
Si l’on devait résumer l’histoire dans ce qu’elle a du plus explicite au début, on pourrait dire qu’il s’agit de l’histoire d’un jeune homme – Kirite – et d’une jeune femme – Kotonoha – qui se rencontrent dans un village imaginaire, sur lequel on n’a pas trop d’informations…

Sasha : Oui, on sait que ça s’appelle Volfinor… On a le nom, mais c’est tout.

Morgane : Un nom un peu étrange à consonance occidentale… Dans ce village qui semble imaginaire, les deux personnages tissent des liens dans un contexte un peu inquiétant, car ce village est menacé par une entité qui sème la terreur en faisant disparaître les gens. Cette entité, on ne sait pas ce qu’elle est, ni à quoi elle ressemble. On connaît juste son nom.

Donc là, c’est qu’il y a de plus explicite dans l’histoire. Cet explicite est entouré d’allusions, d’implicite et de mystère. Autour de tout ça, on a des passages, comme le préambule et le premier chapitre, qui sont très énigmatiques : on n’a pas encore les clés ou tisser des liens entre tout ça. Cela fait que le lecteur peut se sentir un peu perdu au début, mais aussi que le travail de traduction a dû être relativement complexe.
Est-ce que tu peux nous parler de ton travail de traduction, des difficultés de ce travail à la fois en raison de la langue et des spécificités de ce texte ?

Sasha : Le mieux, quand on fait de la traduction, c’est de lire l’œuvre en entier avant de se mettre au travail. Dans l’idéal, c’est ce que j’aimerais faire, mais j’ai des soucis se santé et pour que le projet soit faisable, il a fallu que je découpe en petits bouts. C’est pourquoi j’ai lu et traduit chapitre par chapitre. Cela s’est donc beaucoup étalé dans le temps. J’ai donc un peu dérogé à la règle en ne lisant pas tout d’un coup… Mais c’est vrai que quand tu es dans le flou, en tant que traducteur, c’est là que tu fais le plus facilement des erreurs.

Pour les difficultés inhérentes au passage du japonais au français, on pourrait citer plusieurs choses :

Quand on est étudiant, la première difficulté que l’on rencontre, c’est les onomatopées. Le japonais en emploie beaucoup, autant à l’écrit qu’à l’oral, et ça peut vraiment être un outil littéraire que l’on trouve dans un registre de langage soutenu. En français, on ne peut pas vraiment les utiliser comme ça… Mais on finit par trouver des solutions relativement facilement.

Depuis que je traduis le japonais, je me pose régulièrement la question des paragraphes. Si vous lisez la traduction, vous remarquerez qu’il y a beaucoup de passages à la ligne. C’est souvent le cas dans la littérature japonaise, mais encore plus poussé dans Kirite. J’ai hésité entre en scinder plusieurs pour la cohérence du récit, mais j’ai fini par les remettre comme ils le sont dans le texte original, sauf pour les dialogues, même si parfois plusieurs paragraphes d’une seule ligne se succèdent.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Nocturne », Kirite

En dehors de ça, le problème inhérent au japonais, c’est la problématique des sujets (je, tu, il etc.). On pourrait avoir tendance à dire qu’en japonais, il n’y a pas de sujets : mais ils sont là, ils sont juste cachés, il faut aller les chercher en sous-texte. C’est la raison numéro un de mes erreurs de compréhension. Il faut donc s’attacher aux indices disséminés ça et là dans les phrases pour trouver qui parle à qui. On parle donc d’une langue contextuelle qui, pour un cerveau français, demande une réflexion supplémentaire pour être sûr de bien comprendre le contexte.

Dans Kirite, j’ai trouvé que c’était pire que d’habitude, car le texte est mystérieux. D’autant plus que moi, avec ma façon de procéder, qui a été de ne pas lire jusqu’au bout (ce qui m’aurait beaucoup aidée à mieux comprendre les premiers chapitres sur lesquels j’ai passé plus de temps, du coup…). C’était vraiment nébuleux par moment ! Le texte de Kirite est déjà plein de sous-entendus, d’ambiguïté, de mystère… Pas que dans le scénario, mais dans la manière dont c’est écrit. En tant que lectrice et traductrice, je devais comprendre ce qui était clairement, mais même ce qui est le plus clairement dit n’est pas clairement dit ! Et il y a aussi ce qui est complètement dissimulé… J’ai donc dû reconstituer une sorte de puzzle.

Morgane : C’est donc une sorte de puzzle à trois dimensions, car il y a trois niveaux d’implicite :
1 – l’implicite de la langue elle-même
2 – l’implicite de la façon dont le texte est écrit, des choix littéraires
3 – l’implicite du scénario lui-même, des choix narratifs.

Sasha : Oui. Je demande souvent leur avis à des amis japonais et leurs interprétations de certaines phrases… Y a-t-il un sous-entendu ? Cette partie-là de la phrases est-elle corrélée à ce qui se passe avant dans le texte ?… Même une amie qui m’a pas mal aidée sur ce projet n’était pas sûre de certaines phrases, avait besoin du contexte avant et après…Elle me disait parfois « non mais là, c’est clairement mystérieux ! »

Cela amène la question de la sur-traduction et de la sous-traduction. Je suis sensible au respect de la culture, de la langue d’origine, bref à l’ethnocentrisme et je n’aime pas lisser trop le texte simplement pour le rendre « agréable à lire ». Cela me semble important de ne pas trop franciser le texte pour garder la particularité de la culture et de la langue originales.
C’était particulièrement difficile avec Kirite, qui demande pas mal de déduction et de lecture entre les lignes. Il m’a donc fallu jongler entre l’ajout de petits éléments çà et là pour que ce soit compréhensible, mais faire en sorte que cet ajout soit strictement nécessaire pour éviter de prendre trop de libertés par rapport au texte original.

Morgane : Garder les particularités d’une langue dans la traduction française, ça peut peut-être aussi permettre de rajouter une couche de mystère qui va inciter à réfléchir et interpréter d’une manière différente de d’habitude… On peut aussi imaginer comment cela impacte la façon dont les thèmes sont traités.
Et nous en venons justement aux thèmes : je pense qu’on peut en trouver trois ou quatre principaux dans cette œuvre, dont certains sont récurrents dans les projets auxquels Kato et Mitsuda ont participé.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « BALTO », CREID

Une idée qui plane un peu sur toutes ses œuvres – et qu’on peut lier à notre grand thème d’Artborescience – c’est que l’esprit est un monde en soi. Chaque psychisme individuel est un univers qui peut être exploré et qui est source de création ; qui peut influencer ou être influencé par d’autres univers.

Ce thème là est lié au thème du double, du double de soi. Ça se manifeste de façon toujours différente dans les œuvres, mais le point commun c’est que ce double est au mieux effrayant et au pire malveillant. L’arrivée d’un double, c’est une catastrophe cosmique dans cet univers qui est constitué par le psychisme.
Ça rappelle les doppelgänger du folklore germanique qui sont toujours maléfiques ou en tout cas de mauvais augure. Ces doubles sont généralement liés à la mort : soit ils sont un présage de mort, soit ils sont animés par la pulsion de mort. C’est le fonds de toutes les grandes histoires, et c’est particulièrement le cas dans les J-RPG : on a une lutte de la pulsion de vie, souvent représentée par le héros, contre la pulsion de mort qui parfois se manifeste par le double du héros.

Quand la personne est dédoublée ou quand la personnalité est dissociée, c’est là que tout va mal ; quand l’unité est retrouvée, c’est une issue heureuse. Et là je ne parle pas de Kirite, je parle de l’idée de double telle qu’on la trouve dans les autres œuvres qui gravitent autour.

Ce double, ça peut être un double de soi à l’intérieur de soi-même ou à l’extérieur de soi-même. Dans Xenogears, le double est en soi, et dans Chrono Cross à l’extérieur de soi puisqu’il y est question de mondes parallèles. On avait d’ailleurs parlé de la problématique du double enveloppement d’Altered Carbon dans les épisodes précédents…

Et là, dans Kirite on a encore quelque chose de différent.

Sasha : Oui, déjà au niveau des univers internes… On a les points de vue de Kirite et de Kotonoha selon les chapitres, et parfois les deux dans un même chapitre. On dirait qu’autant d’importance est donnée aux vies intérieures des deux personnages que l’on suit principalement.

Morgane : On a des univers intérieurs qui se confrontent et qui se rencontrent…

Sasha : Et qui s’emmêlent parfois au gré de certains chapitres… ça, c’est très chouette. Je suis sensible à la question des points de vue et à l’exploration des différentes réalités internes.

Morgane : Ce qu’il y a en plus, au niveau thématique, d’un peu nouveau par rapport aux autres projets de Kato, c’est la réflexion sur le rôle de l’imaginaire, avec l’inclusion du spectateur.
Et ça, c’est annoncé dès le début de Kirite dans le préambule avec l’invitation à un spectacle destiné à un narrateur dont on ne sait rien. Est-ce Masato Kato qui reçoit l’invitation ? Est-ce Kirite, est-ce moi qui suis en train lire l’histoire ?

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Path To Enlightenment », Sailing to the World

Sasha : C’est vrai, qu’on ne sait pas… Même si avec les lettres des personnages mentionnées dans l’introduction et la conclusion, on peut deviner… C’est peut-être des gens qu’on connaît…

Morgane : Hmmm donc on a des petits indices !

Sasha : Oui, mais clairement, c’est méta, rien n’est sûr et on peut imaginer ce qu’on veut. J’aime bien le fait que Masato Kato essaie de nous diriger quelque part mais ne nous force pas. Il donne des indices pour qu’on ne soit pas complètement perdus dans la nature, mais on est quand même suffisamment perdus pour faire fonctionner notre cerveau et essayer de comprendre ce qu’il se passe.

Morgane : Oui, on sent qu’on veut nous guider mais que l’on veut jouer avec nous en semant des indices très ambigus. Ça permet de faire travailler l’imagination à plein.
Pour revenir sur cette invitation, qui nous plonge d’une manière très étrange dans ce récit… On ne sait pas trop de quoi il s’agit comme spectacle : une pièce de théâtre peut-être… On a un personnage qui apparaît sur la scène… ça m’a fait penser à du David Lynch, en moins angoissant. Ça nous fait comprendre qu’il y aura ce côté méta, une mise en abyme qui commence déjà. On se dit qu’il va y avoir matière à réfléchir et que l’on devra jouer un rôle actif en tant que lecteur.

Sasha : Kirite insiste régulièrement sur l’importance de la transmission et essaie vraiment d’impliquer le lecteur. Il me semble que c’est à la fin des deux premiers chapitres que le lecteur est averti : c’est une histoire qui doit être gardée et transmise.

Morgane : Et comme tout le reste de l’histoire, comme la petite énigme de l’invitation du début, tout cela prend son sens à la fin. Tout ce qui semble explicite et tout ce qui est implicite trouve un sens précis avec le dernier chapitre. On a une explication unique qui nous est livrée. J’avoue que je m’en suis sentie frustrée. J’étais émue, parce que l’explication est touchante, mais j’étais frustrée de savoir que tout ce que j’avais imaginé était faux ! Mais le flou des indices veut aussi peut-être nous dire qu’on ne doit pas renier tout ce que l’on a interprété, et qu’il n’y a pas un sens unique à cette œuvre. L’auteur a sans doute voulu nous dire, par l’ambiguïté qu’il a installée avant, que nos interprétations doivent rester valides.

Sasha : On a cet espace cérébral pour garder d’un côté ce que le créateur a voulu faire de l’œuvre, et nous, ce que l’on a imaginé, où ça nous a emmené, les réflexions…On fait ce que l’on veut avec l’œuvre, au final. On peut respecter ce qu’a voulu faire le créateur et garder de la place pour notre propre imaginaire.

Morgane : Et c’est une manière d’enrichir la transmission. D’emblée, on nous dit que c’est une œuvre qui doit être transmise. Cette transmission va s’enrichir des interprétations multiples à chaque personne par laquelle elle passe. D’ailleurs, sur le blog, tu as mis une citation de Mitsuda qui résume bien cette idée…

Sasha : Oui, dans la présentation du livret il y a un petit mot de Masato Kato et de Yasunori Mitsuda. Le mot de Mitsuda englobe bien l’ambiance et ce qui a voulu être transmis avec Kirite :

« Chacun, je pense, s’est déjà demandé pourquoi il était en vie ou ce qu’il adviendrait de lui quand il disparaîtrait de ce monde… Ce sont des questions sans réponse qui nous inquiètent et nous font réfléchir. Peut-être est-ce parce qu’elles sont présentes dans notre inconscient qu’aujourd’hui, les événements et autres incidents qui nous font contempler notre existence se multiplient et que beaucoup de personnes mettent un terme à leur vie. Cette fois, c’est à travers ce travail que l’histoire de Masato Kato s’exprime sur ma musique : qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que l’amour véritable ? J’avais à nouveau envie de me poser ces questions. Je voulais tenter de faire quelque chose en faveur des 10% de bonheur restant face aux 90% de cruauté et de tristesse, provoquer la réflexion, l’émotion de chaque personne qui nous lirait et nous écouterait. »

Kirite est une œuvre assez sombre, percée çà et là de petits rayons de lumière… Et ça aussi, on le ressent bien dans ce mot de Mitsuda.

Morgane : Et ça s’entend dans la musique.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Is Kirite Burning Up», Kirite

Toi, tu as découvert un peu l’œuvre d’un bloc (c’est-à-dire le texte et la musique en même temps) mais pour beaucoup de personnes, la découverte s’est faite uniquement par la musique. On trouve cet aspect un peu inquiétant et sombre dans la musique… On ne connaissait pas l’histoire, mais on avait les titres, alors on savait que ça parlait de forêt. On imagine des ombres qui s’y promènent, mais aussi les rayons de lumière qui percent. On a aussi des moments très joyeux et tendres dans cette musique. Mon sentiment avait été que l’aspect lumineux prenait le dessus… Et en lisant le texte, on se rend compte que des morceaux lumineux sont en fait associés à des textes beaucoup plus sombres.

Sasha : C’est vrai qu’il y a une espèce de contradiction parfois, entre ce qui se passe et la musique… Je ne saurais pas retrouver de piste précise…

Morgane : Je dirais la première. Alors oui, ça devient épique assez vite, mais le début est doux, léger et mignon. Rien à voir avec le texte de « Kirite s’enflamme-t-il » ! Et on se demande quoi ça parle. On connaît les titres, mais Kirite, on ne sait pas ce que c’est. On peut imaginer un village incendié, mais sur ce fond musical, c’est très étrange !
La musique à elle seule évoque une multitude d’images différentes, tellement d’émotions différentes en une seule piste… et en lisant le livret… On se rend compte que ce n’était rien de tout ça ! Mais on n’oublie pas nos interprétations, et c’est une histoire qui est conçue pour… Nous toucher…

Sasha : Pour être lue et écoutée en même temps !

Morgane : Et malgré son côté sombre, c’est une histoire qui parle d’espoir.

Sasha : Oui, et on en sort pas dévasté !

On est émues, mais ça va. On va bien.

Et nous allons conclure ce moment partagé autour de cette œuvre par la lecture du chapitre 2 de Kirite. J’ai demandé cette lecture à Sasha car on y retrouve tous les thèmes dont nous avons parlé.

Lecture par Sasha du chapitre 2 de KiRite : Le marché de Volfinor

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « The Market in Volfinor », Kirite

♪ musique : Yasunori Mitsuda, « The Azure », Kirite

Artborescience S2 ep5 : Cyborgs, philosophes et fantômes – partie 2

Posted by on 11 Avr, 2021 in Artborescience, Evènements, Site | 0 comments

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Cet épisode a été diffusé le mercredi 7 mars à 17h, sur Radio Campus Clermont-Ferrand, 93.3.

♪♪♪ Générique sur « If The Stars Were Mine »

Artborescience…
Grand-Mère Feuillage, j’aimerais te poser une question… (extrait Pocahontas de Disney)
– Qu’est-ce que c’est, cette théorie du chaos ? Qu’est-ce que ça signifie ? (extrait Jurassic Park de Steven Spielberg)
Les êtres qui… nous ont conduits ici… Ils communiquent… Au moyen de la gravité, non ? (extrait Interstellar de Christopher Nolan)
ça fait deux questions !
MAIS ils savent PAS communiquer ! Si ça se trouve ils sont encore en train de faire joujou avec leurs ordinateurs sans s’occuper de leur cerveau… (extrait La Belle Verte de Coline Serreau)
– Artborescience : arts, sciences, nature et pop culture !

Bonjour à toutes et tous ! Je suis heureuse de vous retrouver en ce 7 avril 2021 pour le cinquième épisode de la deuxième saison d’Artborescience.

Depuis le début de cette saison, cyborgs, androïdes et humains prétendument augmentés accompagnent nos pérégrinations entre les circonvolutions du cerveau et dans les entrelacs de la conscience, de l’esprit et du corps.

Dans l’épisode précédent – la première partie de « Cyborgs, philosophes et fantômes » – nous avons côtoyé quelques philosophes grecs de premier plan en virevoltant dans le monde des Idées. Après un bref séjour parmi les âmes chrétiennes et les étincelles de la Kabbale, nous avons confronté Descartes et Spinoza.

♪ tapis : Morcheeba, « Part Of The Process », Big Calm

Bienvenue dans la seconde partie de « Cyborgs, philosophes et fantômes ». Nous parlerons de non-dualité, de parallélisme, de spiritualisme… et même de physique quantique – sans faire la promotion du mysticisme quantique, attention ! Il s’agira d’en parler avec des gens aussi sérieux que Roger Penrose et Niels Bohr.

Avec Henri Bergson, nous décrirons la participation de l’esprit à la création permanente de la réalité, une réalité faite d’imprévisible nouveauté. Nous commencerons à aborder l’idée d’une réalité unique, d’un Unus Mundus et d’un esprit collectif.

Cela nous permettra de revenir enfin, sous un angle nouveau, à notre opposition primordiale entre le dualisme informatique et notre chère théorie de l’émergence.

Bien sûr, tout cela agrémenté de perlettes de culture pop.

Pour ouvrir cette nouvelle série de butinations de fleurs scientifiques en fleurs philosophiques et spirituelles, entendons de nouveau ce que le Major Kusanagi, cyborg héroïne de Ghost in the Shell, a à nous dire sur sa propre conscience dans la fameuse scène de la plongée sous-marine :

Extrait du film Ghost in the Shell, Mamoru Oshii, 1995 : scène de la plongée

♪ tapis : Kenji Kawai, « Chant III », Ghost in the Shell, OST du film de 1995

Bien que les œuvres cyberpunk telles que Ghost in the Shell soient imprégnées de dualisme informatique – qui est cette idée que l’esprit humain peut se réduire à une somme de données informatiques – le Major exprime, dans cet extrait, une vision de la conscience entrelacée aux perceptions permises par le corps, entrelacée à la sensation d’habiter un corps pétri d’expériences. Elle décrit la conscience de soi comme la résultante d’un ensemble de processus, ce qui n’est pas sans rappeler les principes de non-dualité, d’interdépendance et de vacuité du soi qui existent dans les philosophies asiatiques.

La non-dualité des spiritualités orientales

Les enseignements asiatiques de sagesse n’envisagent les rapports du corps et de l’esprit que dans une unité fondamentale : la dualité n’est qu’apparente, elle est une illusion liée à notre subjectivité, à la limitation de nos perceptions. La conscience nous donne l’illusion d’être séparé·e·s du reste du monde.
Trois de ces enseignements principaux sont l’hindouisme, le taoïsme et le bouddhisme.

L’hindouisme est un monisme. La multitude de ses divinités représente les aspects d’une source unique, tout comme les âmes individuelles.
Les textes fondateurs de l‟hindouisme sont les quatre Veda, écrits en sanskrit vers 1500 ans avant notre ère par des sages anonymes. Leurs enseignements sont dispensés aux masses à travers des ouvrages intermédiaires, les Upanishad. L’un des principes fondamentaux de l’hindouisme est l’unité du Brahman, l’ultime réalité, et de l’Atman, l’âme individuelle. Brahman est l’ultime réalité, l’âme de toutes choses. Il est infini, indicible, par-delà les concepts. Le poème religieux de la Bhagavad-Gîtâ l’évoque en ces termes : « Brahman, sans commencement, suprême ; par delà ce qui est et par delà ce qui n’est pas. Incompréhensible est cette âme suprême, illimitée, non née, qu’on ne peut rationaliser, impensable. » Il est décrit dans la Mundaka Upanishad comme une trame cosmique : celui sur lequel le ciel, la terre et l’atmosphère sont tissés ; et le vent, avec tous les souffles vitaux. La matière et l’esprit ne sont pas séparés : ils sont indissociables. Tout est fondamentalement de même nature.

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vieille interprétation personnelle de la Trimurti, de 2007

♪ tapis : Kenji Kawai, « Utai IV, Reawaking », Ghost in the shell, OST du film de 2017

Le Tao de Lao Tseu peut nous rappeler le logos de Héraclite et le Brahman hindou.

La Chine du VIe siècle avant Jésus Christ est partagée entre deux philosophies aux fonctions complémentaires : le confucianisme et le taoïsme. Le confucianisme est la philosophie de la connaissance pratique et de l’organisation sociale : il établit les règles strictes de l’éducation, de la famille et des cultes. Le taoïsme, représenté par Lao Tseu et Tchouang Tseu, s’oriente quant à lui vers la contemplation de la nature et sa compréhension profonde, pour trouver la voie qui mène au Tao. Afin d’entrevoir cette voie, l’humain doit apprendre à suivre l’ordre naturel et à écouter sa sagesse intuitive.

Le Tao peut se comparer au Brahman hindou. Il en diffère en ce qu’il consiste, en plus de l’unité sous-jacente de l’univers, dans le moteur d’un éternel mouvement. Le Yin et le Yang en sont des projections dans une dimension inférieure, subjective : dans le Tao, les deux pôles se fondent en un même mouvement circulaire. C’est cela, la réalité objective. Le monde se transforme continuellement selon la dynamique du Tao. Ces transformations sont décrites par une œuvre fondamentale de la pensée chinoise, bien antérieure au taoïsme : le Livre des Transformations, le Yi Jing.

La philosophie du Yin, du Yang et du Tao, tout comme le confucianisme, s’est abreuvée à la source du Livre des Transformations, le plus ancien livre de Chine. Le Yi Jing, utilisé parfois comme un outil de divination, comprend 64 hexagrammes qui associent six traits Yin ou Yang. Ces 64 hexagrammes, accompagnés d’appréciations, représentent les énergies en transformation constante qui traversent les situations rencontrées dans la vie. Le Yi Jing donne des conseils sur l’attitude à adopter face à chaque situation particulière et ses perspectives de changement.

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Cyrille Javary compare le Yi Jing, avec ses 64 hexagrammes et ses 4082 caractères, à une fleur fractale. Il écrit, dans le commentaire de sa propre traduction du Livre des transformations : « Le texte compte exactement 4082 caractères et ce chiffre résume magnifiquement le mélange de méticulosité et de souplesse, de perfectionnisme et d’humour dans lequel les Chinois de l’Antiquité aimaient à nicher leurs grands textes classiques. » Ce chiffre se rapproche en effet de 4096, produit de 64 par 64. « Autrement dit, à quatorze unités près, le Livre des changements est un composé de soixante-quatre chapitres, comportant chacun en moyenne soixante-quatre idéogrammes. […] » Ce nombre « si parlant » de 4082 « ne peut être qu’une marque d’humour soulignant avec élégance la nécessité vitale d’introduire dans la rigueur numérique la légèreté d’un minuscule manque, la souplesse d’un petit jeu, comme dans la « fausse » équerre des chinois. »
Les 64 hexagrammes peuvent se concevoir comme les associations des huit trigrammes. Les trigrammes représentent des situations et dispositions énergétiques fondamentales, symbolisées par des éléments naturels. Cette association des trigrammes, que j’ai représentés dans cette fleur, est une interprétation anachronique dans le sens où les trigrammes sont conçus bien plus tard comme des entités à part entière.

Le Yin et le Yang sont ainsi deux mouvements antagonistes d’un même Tout. Le Tao est ce Tout, la réalité sous-jacente.

Le Tao est avant l’Un ; il est plutôt le Zéro ; en ce sens, il est Vacuité, mais vacuité lumineuse et spirituelle. Ainsi, le taoïsme serait un monisme spiritualiste : tout naît du Tao, qui est purement immatériel ; l’esprit et la matière sont donc tous deux de nature fondamentalement spirituelle et ne sont que les deux aspects d’une même réalité.

♪ tapis : Harold Budd, « Little Heart »

Le bouddhisme évoque aussi une réalité sous-jacente, cette origine de tout, consistant en une vacuité lumineuse et spirituelle. Mais il y a une différence avec l’hindouisme : l’Atman, l’âme individuelle, n’existe pas.

Le Bouddhisme naît en Inde au VIe siècle avant notre ère, de Siddhârta Gautama – ou Sakhyamuni – le premier Bouddha, c’est-à-dire « celui qui a atteint l‟éveil ». Cet éveil consiste à se détacher des formes illusoires du monde phénoménal et du cycle des réincarnations – le Samsara – pour atteindre le Nirvana.

Le premier Bouddha a enseigné que tous les phénomènes sont impermanents et interdépendants. Les choses et les êtres consistent en des processus, des structures sans cesse changeantes. Elles n’existent pas en soi : d’une part, elle existent seulement par leurs relations avec toutes les autres, et d’autre part elles ne possèdent pas d’essence propre.

La vacuité peut prendre plusieurs sens dans le bouddhisme (et ce n’est jamais un sens nihiliste). La vacuité peut s’entendre comme cette interdépendance. Elle ne veut pas dire que les choses et les êtres n’existent pas du tout et n’ont pas d’importance… Au contraire. Elle veut dire que les êtres et les choses n’existent pas en soi et par soi. C’est tout différent.

A partir de cela, plusieurs courants du bouddhisme se sont crées, avec des points de divergence.

Cette idée de l’être comme processus, nous l’avons évoquée dans l’épisode précédent avec les réflexions de Takeshi Kovacs, le héros du roman et de la série Altered Carbon :

♪ tapis : Jeff Russo, « Altered Carbon Main Titles », Altered Carbon Soundtrack – Season 1

« Quand j’étais enfant, je croyais qu’il y avait une personne essentielle, une sorte de personnalité centrale autour de laquelle les éléments de surface pouvaient évoluer sans modifier l’intégrité de son identité. Plus tard, j’ai commencé à comprendre qu’il s’agissait d’une erreur de perception, causée par les métaphores que nous employons pour nous définir. La personnalité n’est rien de plus que la forme passagère d’une des vagues devant soi… ou, pour ralentir le processus à une vitesse plus humaine, la personnalité est une dune. Une forme passagère qui répond au stimulus du vent, de la gravité, de l’éducation. De la carte des gènes. Tout est sujet à l’érosion et au changement. »
« Nous sommes des colonies de cellules en alliance temporaire, se reproduisant et se dégradant, nous sommes un nuage incandescent d’impulsions électriques et de codes mémoire précairement gravés sur du carbone. »

♪ tapis : Harold Budd, « Little Heart »

Nos corps sont des structures qui se maintiennent en échangeant continuellement de la matière, en la faisant circuler et en l’organisant. L’esprit individuel, dans le bouddhisme, est lui aussi une structure, un processus tout aussi mouvant que le corps, dépourvu d’essence propre et éternelle.

Que le soi n’ait pas d’essence propre ne signifie pas qu’il n’existe pas du tout. Les choses ne sont pas définies pas une essence, mais par leur structure, leur forme… Les connexions entre leurs éléments, pour revenir vers la théorie de l’émergence. Or, aucune structure n’existe indépendamment des autres et n’est éternelle.

Pourtant il existe bien dans le bouddhisme une certaine continuité de l’esprit par-delà la mort du corps. Selon les courants de pensée, la conscience de l’individu se compose de plusieurs consciences, qui sont toutes des structures impermanentes et interdépendante, mais dont certaines perdurent plus que les autres. Elles sont décrites comme des agrégats, dont certains se désagrègent à la mort du corps physique. Les semences karmiques sont liées à ces consciences : elles survivent à la mort du corps et sont la cause de la réincarnation. Ce sont ces semences qui sont à l’origine du monde phénoménal. Les consciences individuelles co-produisent le monde dans lequel elles s’emprisonnent.

Ce n’est pas une âme éternelle qui s’incarne : c’est un processus qui change de corps, c’est-à-dire un processus spirituel, psychique, karmique, qui se prolonge en s’associant à un nouveau processus corporel. Les réincarnations obéissent à la loi de causalité du karma, que l’on peut comparer à celle que Platon avait décrite en rapport avec les trois parties de l’âme.

Il y a un courant du bouddhisme (le Vajrayana) qui ne se satisfait pas de ces seuls agrégats. Tous les êtres animés possèdent, au-delà des agrégats, un « esprit inné de claire lumière » qui constitue la nature de Bouddha. Avant d’atteindre l’éveil, cet esprit est dissimulé sous les haillons du monde phénoménal. Cet esprit est « éternel car au-delà du temps, étant inconditionné et incomposé. Parfait, complet et simple, immuable – ne peut donc être altéré, seulement caché. » Un peu comme l’Un des néoplatoniciens…

Cette base primordiale spirituelle est « vide » car primordialement pure, sans dualité ; elle est féconde et lumineuse car elle contient toutes les potentialités (comme l’En Sof, comme l’Un…) C’est donc une vacuité pleine. Elle est dynamique et pleine d’une énergie de compassion.

Le Dalaï-Lama a dit que Le niveau [de conscience] le plus élevé échappe au support matériel. La conscience est indépendante des particules physiques.

♪ virgule : Melody Gardot, « Over The Rainbow », My One And Only Thrill

Comme les plus beaux entrelacs du Livre de Kells, le Nœud sans fin du bouddhisme tibétain est constitué d’un seul brin. La séparation des nœuds individuels est illusoire : ils appartiennent tous à une même trame tissée d’un seul fil.

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Quand j’ai lu La Horde du Contrevent (mini divulgations dans ce paragraphe), les « vifs » m’ont fait penser à cette « semence karmique », même si dans ce roman d’Alain Damasio il n’est pas tout-à-fait question de réincarnation. Les vifs, selon l’un des personnages, ne sont pas assimilables à une âme éternelle judéo-chrétienne, même s’ils peuvent survivre un temps à la mort de leur hôte. Les vifs sont de pures structures immatérielles, des organisations faites de pur mouvement. Ce sont des nœuds de vent, définis uniquement par leur topologie. Comme toute structure, ils ne peuvent pas se maintenir éternellement. Le vif me rappelle aussi la force vitale de Bergson, dont nous avons parlé dans la saison 1 et sur laquelle nous allons revenir. Comme dans les entrelacs décoratifs, ils formeraient les noeuds de cette force vitale qui est la ligne unique. Ils sont des motifs de la force vitale qui se densifie, se compacte et s’enroule pour se sculpter elle-même dans une dimension immatérielle, puis pour impacter l’espace matériel en le sculptant à son tour.

En lisant, j’imaginais les vifs comme des surfaces de Seifert, qui sont des surfaces ayant des entrelacs pour bords, ou comme les représentations multidimensionnelles de Calabi-Yau.

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Crédit image : image modifiée d’une image de Matemateca (IME/USP)/Rodrigo Tetsuo Argenton. This file was published as the result of a partnership between Matemateca (IME/USP), the RIDC NeuroMat and the Wikimedia Community User Group Brasil

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Image glanée sur France Culture : « un exemple de variété Calabi-Yau, variété que l’on rencontre dans la théorie des supercordes, où elle joue le rôle d’espace de compactification ». Crédits : Lunch / Wikipedia

Corps physique, corps spirituel, semence karmique, vif dislocable ou âme éternelle…

Comme nous l’avons vu, on retrouve les deux idées des couches de l’être et de transmigration des âmes dans Kabbake et dans certains courants chrétiens – chez les gnostiques. On la retrouve aussi beaucoup dans les courants ésotériques européens issus de l’effervescence du XIXe siècle, tels l’anthroposophie, la théosophie, les occultismes, et la doctrine spirite, qui mêlent des éléments empruntés au christianisme, à la kabbale et aux spiritualités orientales. Ce bouillonnement ésotérique du XIXe siècle a notamment beaucoup influencé certains de nos grands auteurs français, tels que Victor Hugo et Honoré de Balzac avec sa Séraphîta.

Dans toutes ces conceptions spirituelles/ésotériques/religieuses, on trouve encore une fois des monismes et des dualismes qui se combinent.

On peut trouver un point – voire une pointe – de convergence entre ces croyances différentes. La pointe de l’âme des gnostiques chrétiens – ce qu’il y a d’éternel en nous – se confond finalement avec Dieu – Dieu qui est le fonds commun de toute chose existante, le fonds commun de toute sa création. Un peu comme un cours d’eau qui rejoint l’océan… Dieu serait soit l’océan, soit la totalité du cycle dont les cours d’eau, l’océan et les nuages ne sont que des parties et des sous-états temporaires. Pour les gnostiques comme pour les kabbalistes, le noyau dur de l’âme, son centre éternel, n’est pas à trouver dedans, mais au dehors : la fine pointe de l’âme est Dieu.

♪♪♪ pause musicale : Émilie Simon, « Dame de Lotus », Végétal

Continuons notre voyage dans les esprit de celles et ceux qui ont pensé leurs esprits, l’esprit des vivants ou encore l’esprit du monde.

Idéalisme, matérialisme, spiritualisme du XIXe siècle

♪ tapis : Pharoah Sanders, Floating Points, The London Symphony Orchestra – Movement 1 – Sam Sheperd. : compositeur, Pharoah Sanders (saxophone ténor), Floating Points (celesta, clavecin), Sally Herbert (direction) – Album Promises Label Luaka Bop Année 2021

Le XIXe, c’est le siècle du syncrétisme ésotérique mais aussi de l’engouement positiviste et des arborescences idéologiques tous azimuts, avec des idéalismes et des matérialismes.

Je n’évoquerai que mon philosophe préféré, qui brille à la charnière entre le XIXe et le XXe siècle… Henri Bergson.
Henri Bergson est spiritualiste.

Attention, ne confondez pas le spiritualisme et le spiritisme. Le spiritisme, c’est la doctrine spirite d’Allan Kardec. La doctrine spirite affirme la survie de l’esprit après la mort et son progrès grâce à la réincarnation, en s’appuyant sur les expériences de communication avec les âmes des défunts ou des entités éthérées. Rien n’empêche d’être spiritualiste et de s’intéresser aussi au spiritisme, mais ce sont bien deux choses distinctes qui ne relèvent pas du même domaine.

Le spiritualisme regroupe diverses thèses philosophiques selon lesquelles l’esprit est premier par rapport à la matière. Soit qu’il est le principe de toute chose, et la matière ne serait alors qu’une forme que prend l’esprit (monisme), soit que l’esprit est supérieur à la matière, en n’étant pas la même « chose » (mais quelle chose ? – dualisme).

Pour Bergson, l ’esprit est ce qui rend la nature créatrice (et les êtres, créatifs).

L’esprit est tout qualitatif : il échappe au règne du quantitatif et du spatial. Bergson conçoit l’esprit comme une « force [qui] travaille devant nous, qui cherche à se libérer de ses entraves et aussi à se dépasser elle-même ». L’esprit, c’est ce qui donne plus que ce qu’il n’a, c’est ce qui tire de lui-même plus que ce qu’il contient.

L’esprit relève de la durée. La durée, ce n’est pas le temps mathématique, ce n’est pas le temps spacialisé et réduit de la physique. Ce n’est pas le temps subjectif non plus. C’est le temps réel, le temps créateur à la racine de la réalité et de sa création permanente. Cette durée est une pure hétérogénéité qualitative : elle est comme « une plante magique qui réinventerait à tout moment sa forme avec le dessin de ses feuilles et de ses fleurs ». La réalité consiste en cette durée créatrice. La réalité est tissée par « la création continue de cette imprévisible nouveauté qui semble se poursuivre dans l’univers. »

Les formes qui peuplent l’univers ne sont pas les pâles reflets des Idées éternelles de Platon fixées dans un monde intelligible ; les formes du monde sont issues d’un courant spirituel qui traverse la matière, et ainsi la structure. Ce courant engendre des turbulences imprévisibles qui nous rappellent le chaos qui a été notre sujet dans le premier épisode. Ce courant d’esprit structurant engendre un univers en création perpétuelle et imprévisible… Ainsi que l’écrit le physicien Trinh Xuan Thuan, à propos du chaos, c’est comme si la nature jouait du jazz. La nature improvise sans cesse et rien ne se répète jamais à l’identique.

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Seule l’intuition peut appréhender l’esprit et la durée ; l’intelligence humaine seule (mécanique, analytique…) y est aveugle.

La vie implique l’esprit. L’esprit est indissociable de l’élan vital, et donc la conscience aussi, puisque Bergson identifie l’esprit à la conscience.

Dans l’épisode 4 de la saison 1, j’ai dit que Bergson ne définit jamais vraiment la conscience. En fait, il la caractérise en quelque sorte par ses fonctions, ainsi que nous l’avons fait avec les neuroscientifiques dans les premiers épisodes de la saison, et par ce qu’elle nécessite. La conscience nécessite la mémoire, l’attention et l’anticipation du futur : elle est un trait d’union entre le passé et l’avenir. Elle peut ainsi exercer sa fonction : prendre des décisions, orienter l’action pour inventer l’avenir. La conscience, c’est « la mémoire avec la liberté. »
La conscience est « cette chose, qui déborde le corps de tous les côtés et qui crée des actes en se créant à nouveau elle-même , c’est le « moi », c’est « l’âme », c’est l’esprit – l’esprit étant précisément une force qui peut tirer d’elle-même plus que ce qu’elle contient, rendre plus qu’elle ne reçoit, donner plus qu’elle n’a. »

Cette conscience est « coextensive » au vivant : c’est-à-dire que dès lors qu’il y a de la vie, il y a de la conscience, de l’esprit. Mais cette conscience connaît des degrés très divers d’occultation ou de manifestation, d’intensité ou de profondeur. L’évolution des espèces présente deux directions principales qui correspondent à deux voies pour la conscience.

La voie végétale, c’est celle de la conscience endormie, et donc celle de l’inconscience. La conscience n’est pas absente, mais elle est dans un état latent. Le règne végétal reste ainsi soumis au déterminisme qui est la loi de la matière. Bergson parle d’un monde qui obéit à des « lois fatales ».

La voie animale, au contraire, est celle de la conscience. C’est celle de la possibilité de se mouvoir et donc de faire des choix, de faire preuve de créativité. C’est la voie de l’esprit, la voie de la liberté qui s’affranchit du déterminisme en produisant et en introduisant dans le monde une « imprévisible nouveauté ». Bergson dit, dans sa conférence « La conscience et la vie » organisée en hommage à Thomas Huxley (le biologiste grand-père de Aldous Huxley) : « La matière est inertie, géométrie, nécessité. Mais avec la vie apparaît apparaît le mouvement imprévisible et libre. L’être vivant choisit ou tend à choisir. Son rôle est de créer. Dans un monde où tout le reste est déterminé, une zone d’indétermination l’environne. »

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Selon Bergson, le rôle du vivant est de créer. Pour utiliser un anachronisme, elle est chaotique, pas dans le sens de désordonnée – au contraire, elle est justement ce qu’il y a de plus ordonné et ce qui contribue le plus à organiser la matière. Elle est chaotique dans le sens imprévisible, tel que nous l’avons expliqué dans le tout premier épisode d’Artborescience sur la théorie du chaos. Ce que Bergson ignorait alors, à cette époque où la science du chaos n’était pas encore née, c’est que l’imprévisibilité n’est pas l’apanage du vivant, bien qu’avec la complexité du vivant elle atteigne une sorte de sommet.

En épousant la vision bergsonienne d’une conscience première par rapport à la matière , on peut imaginer comment le courant de l’esprit commence à sculpter la matière avant même l’apparition de la vie. Elle ne la sculpterait pas pour lui donner une forme déterminée dans le monde des Idées, comme le postule l’idéalisme, mais en lui donnant une impulsion créatrice qui engendre formes chaotiques et organisées.

Cette imprévisibilité, qui échappe aux règles déterministes de la physique et de la chimie – la physique et la chimie avant la science du chaos et les découvertes de la physique quantique – cette imprévisibilité est permise par la conscience qui a pour fonction de jeter un pont entre passé et avenir afin d’intégrer les expériences, de prêter attention au présent perçu et de lui donner un sens. Donner un sens au vécu subjectif – même par les seules sensations de plaisir et de douleur, pour retourner vers Antonio Damasio – est nécessaire pour faire des choix et s’adapter aux situations qui se présentent.

L’être humain est le seul animal, selon Bergson, dont la conscience PEUT être totalement libre.

Précisions sur les relations esprit-matière :

Il y a antagonisme et en même temps une sorte de rapport dialectique : les deux peuvent s’élever mutuellement par leur relation. La matière obscurcit l’esprit et en même temps lui permet d’augmenter en puissance. Elle est un obstacle constructif pour la conscience. La matière est « à la fois l’obstacle, l’instrument et le stimulant » pour la conscience. Ainsi, la matière peut élever l’esprit. L’esprit structure la matière ; ainsi, il l’élève aussi.

« Bref, [écrit Bergson,] les choses se passent comme si un immense courant de conscience, où s’entrepénétraient des virtualités de tout genre, avaient traversé la matière pour l’organiser et pour faire d’elle, quoi qu’elle soit la nécessité même, un instrument de liberté. Mais la conscience a failli être prise au piège. La matière s’enroule autour d’elle, la plie à son propre automatisme, l’endort dans sa propre inconscience.» Chez les animaux, cette conscience se réveille à nouveau.

Ainsi, le psychisme ne se réduit pas à des mécanismes cérébraux. Le cerveau est une structure qui permet la manifestation de l’esprit, mais il n’est pas l’esprit. L’esprit n’émerge pas non plus du cerveau : c’est plutôt sa manifestation qui en émerge.

De plus, la conscience n’est pas forcément manifestée à travers un cerveau : Bergson imagine que d’autres structures pourraient jouer un rôle équivalent. Il fait l’analogie avec la digestion : l’être humain digère avec un système digestif alambiqué, mais l’amibe digère aussi, par des mécanismes différents et plus primitifs. Pour reprendre des termes évolutionnistes, des caractères analogues (et non homologues) peuvent remplir les mêmes fonctions.
Cependant, « la conscience est incontestablement liée au cerveau chez l’homme », et chez les autres animaux dotés d’un cerveau, même si la conscience déborde de ce cerveau et peut se manifester grâce à d’autres structures que le cerveau.

Plus le système nerveux se complexifie, au cours de l’évolution des espèces, par une spécialisation et une différenciation des éléments (un système nerveux plus complexe et plus différencié, avec un cerveau par exemple), plus la conscience est libérée, puissante.

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Eh bah alors, on a dit dans les épisodes précédents qu’il fallait un cerveau pour qu’il y ait de la conscience ! Bah oui, on parlait de la théorie de l’émergence. Alors, finalement, est-ce qu’une conscience pourrait émerger d’une étoile cheloue, d’un trou noir au champ magnétique tarabiscoté, d’un océan protoplasmique à la Solaris ? Comme je n’ai pas fait de fanart de L’Ogre de l’Espace de Gregory Benford, je mets une image officielle de Cosmovum, le pokémon pseudo-trou noir évolution de Cosmog.

La philosophie de Bergson est spiritualiste et vitaliste. Le spiritualisme s’affirme comme une alternative au matérialisme et à l’idéalisme. Bergson est spiritualiste, car il considère que l’esprit est premier par rapport à la matière et non l’inverse. Anti-matérialiste, donc, mais aussi anti-idéaliste, puisque cet esprit n’est pas l’esprit transcendant du monde des Idées de Platon.

L’esprit, chez Bergson, n’est pas transcendant mais immanent. La liberté n’est pas donnée par un au-delà spirituel transcendant. L’esprit-conscience est immanent, et la liberté qu’il confère vient du « dedans ».

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Bergson rejette également le strict parallélisme, qui découle du monisme de Spinoza dont j’ai parlé la dernière fois. Le parallélisme, c’est l’idée que chaque état mental doit correspondre à un état physique déterminé, et vice versa. Il n’y a aucun degré d’indépendance de l’un par rapport à l’autre.

Bergson écrit que ce parallélisme avait initialement l’intérêt de ne pas réduire l’âme à un simple reflet du corps, pas plus que le corps ne serait un simple reflet de l’âme. L’un et l’autre sont les aspects – attributs – d’une même réalité, et aucun des deux aspects n’est soumis à l’autre.

Cependant, selon Bergson, ce parallélisme avait « préparé la voie à un cartésianisme diminué, étriqué, d’après lequel la vie mentale ne serait qu’un aspect de la vie cérébrale, la prétendue « âme » se réduisant à l’ensemble de certains phénomènes cérébraux auxquels la conscience se surajouterait comme une lueur phosphorescente. »

Or, Bergson croit « qu’il y a infiniment plus, dans une conscience humaine, que dans le cerveau correspondant. » Il emploie bien le verbe « croire », ce qui dénote une appréciable modestie.

Bergson utilise l’image du porte-manteau : le manteau, c’est l’esprit et le porte-manteau, c’est la matière. La forme du porte-manteau va influencer la façon dont le manteau est accroché et la forme qu’il va prendre en étant suspendu, mais le porte-manteau n’est pas le manteau.

Tout comme le spiritualisme se présentait comme une alternative à l’idéalisme, au matérialisme et au parallélisme strict, le vitalisme constitue une alternative au mécanisme. Le mécanisme est l’idée que les êtres vivants peuvent se réduire à des machines régies seulement par des lois physico-chimiques. Ce mécanisme va de pair avec le matérialisme, mais aussi avec le dualisme de Descartes. Le vitalisme considère que la vie est animée par un élan vital, qui dépasse les lois de la physique et de la chimie… Une troisième voie entre le mécanisme et l’animisme. Cette troisième voie se rapproche de l’émergentisme, mais à la différence de ce dernier, elle fait de l’esprit une réalité première par rapport à la matière – la matière n’existe que par l’esprit – alors que la matière est première causalement dans l’émergentisme : l’esprit émerge de la matière et n’existe donc pas sans elle.

D’ailleurs, Bergson, à l’instar de Spinoza dont nous avons parlé dans l’épisode précédent, envisageait la possibilité de la survie de la conscience d’un individu après sa mort physique. La conscience qui s’est structurée, raffinée, renforcée, approfondie, intensifiée par son contact avec la matière…

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Un peu comme les vifs d’Alain Damasio, ces nœuds immatériels de pur mouvement qui animent les êtres et peuvent maintenir leur structure un temps après la destruction du corps physique.

Malgré cet antagonisme subtil entre matière et conscience, Bergson affirme un certain monisme : « Que […] ces deux existences – matière et conscience – dérivent d’une source commune, cela ne [lui] paraît pas douteux. » Et cette source commune serait de nature spirituelle. La matière possède elle-même un minimum de mémoire : elle possède de la conscience au niveau le plus bas possible, mais un niveau non nul. Une sorte de niveau fondamental, résultant – c’est mon interprétation – d’une auto-limitation. Ainsi, l’esprit est à la fois ce qui peut … plus que ce qu’il contient, ce qui se dépasse lui-même en se recréant sans cesse, mais c’est aussi, originellement, ce qui s’auto-limite en s’enfouissant de soi-même dans la matière.

♪ tapis : Bonobo, « Prelude », Black Sands

Une conscience partout : shintoïsme, animinisme et esprit quantique

Nous n’avions pas encore évoqué l’animisme. L’animisme est un rapport à la nature et à l’esprit qui appartient à l’histoire spirituelle de tous les continents. Selon Philippe Descola, l’animisme est l’une des quatre grandes ontologies de base – c’est-à-dire l‘une des quatre grandes façons de concevoir le rapport de l’esprit humain au reste de la nature.

Pour l’animisme, les intériorité des êtres (c’est-à-dire les esprits), les esprit des humains et des vivants non-humains sont les mêmes, tandis que leur « physicalité » change. Un esprit de même nature habite donc tous les êtres, voire les choses, visibles ou non visibles.

Les survivances d’animisme présentes en Asie (à travers le shintoïsme, par exemple) expliqueraient le rapport différent qu’entretiennent les populations par rapport à l’idée des robots humanoïdes : un rapport plus serein, moins anxieux que celui des populations occidentales.

C’est Astro le petit robot de Tezuka, tout mignon et bienveillant, tout opposé à Skynet et à ses agents robotiques dans Terminator.

Si les Yokai sont partout et si même les objets inanimés peuvent être porteurs d’un esprit, alors pourquoi n’y aurait-il pas une part d’esprit dans un robot… Une part d’esprit naturel, et pas artificiel. Une part de l’esprit du monde.

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Dans la BD franco-italienne Sky Doll (Alessandro Barbucci et Barbara Canepa), la gynoïde Noa est heureuse d’être considérée comme dotée d’un esprit par les aquariennes.
« Tout ce qui nous entoure porte en soi une part de l’esprit de l’Univers… Et donc, toi aussi, sœur artificielle. »

♪ tapis : Galt MacDermot, Tom Pierson, « Aquarius », Hair, Original Soundtrack

On retrouve cette idée de la conscience omniprésente, diffuse dans le moindre atome et reliant l’Univers entier, dans le mysticisme quantique. En effet, les arcanes de la physique quantique, souvent mystérieux pour les prof-chercheurs eux-mêmes, permettent de justifier tout et n’importe quoi grâce à des arguments issus de la non-localité, de la superposition des états… Par exemple.

Je ne compte pas du tout faire ici la promotion du mysticisme quantique qui, aujourd’hui, sert d’argument magique à des médiums, à des gourous ou des médecins qui vendent plein de livres, mais notons qu’il existe une hypothèse de l’esprit quantique qui a émergé dans l’esprit des scientifiques eux-mêmes.

Roger Penrose, mathématicien, cosmologiste et philosophe des sciences, suppose que l’esprit émerge de la mise en cohérence quantique des neurones. La conscience ne pourra être expliquée, selon lui, que par des lois radicalement nouvelles, comme une théorie de la gravité quantique. Roger Penrose réfute l’idée qu’un esprit puisse émerger d’un ordinateur usuel – l’esprit n’est pas réductible à une somme de données informatiques – mais il envisage la possibilité d’une intelligence artificielle émergeant de processus quantiques…
Les fondateurs de la physique quantique eux-mêmes – Bohr, Pauli et Heisenberg, notamment – ont réfléchi aux implications métaphysiques de leurs découvertes. L’étrangeté des lois régissant la matière au niveau le plus fondamental devait forcément impacter notre manière de concevoir la réalité. Ces découvertes devaient avoir des implications philosophiques.

♪ tapis : « Hawaii », Persona 5 OST

Le monisme à double aspect de Jung et Pauli

La physicien Wolfgang Pauli a collaboré avec Carl Gustav Jung – le père de la psychologie analytique – pour proposer une thèse du monisme à double aspect. Leurs conceptions ont été développées dans une fructueuse correspondance.

L’idée essentielle de ce monisme à double aspect est que la matière et l’esprit sont des aspects complémentaires, fondamentaux et irréductibles d’un domaine sous-jacent. Ce domaine sous-jacent n’est pas directement accessible à notre entendement. Il n’est ni spirituel ni matériel, mais il se manifeste comme esprit ou comme matière. Ces deux aspects sont indissociablement liés et s’entrelacent de diverses manières, ce qui permet d’envisager ensuite plusieurs types de dualités.

Pauli a écrit que le parallélisme psycho-physique – celui dont Bergson relevait déjà les limites – n’était pas à même de résoudre « le problème général de la relation entre la psyché et la matière, entre l’extérieur et l’intérieur. » Selon le physicien, « il serait bien plus satisfaisant de considérer que matière et psyché puissent être conçues comme des aspects complémentaires d’une même réalité. »

Attention : la complémentarité prend ici un sens précis.

La notion de complémentarité a été forgée par le psychologue William James (qui était un ami de Bergson). Le physicien Niels Bohr, en 1927, transpose ce terme en mécanique quantique pour parler de complémentarité onde-corpuscule plutôt que de dualité onde-corpuscule. En effet, tout objet physique, qu’il s’agisse d’un atome ou d’un rayon de lumière, peut être décrit par des propriétés ondulatoires ou des propriétés corpusculaires, selon la façon dont son comportement est observé et mesuré. C’est l’un ou l’autre, et pas les deux en même temps. La métaphore de l’onde et celle du petit objet ponctuel ont toutes deux leurs limites, et elles s’excluent mutuellement, bien que les deux modèles décrivent un même objet et que les deux soient nécessaires pour que cette description soit complète.

C’est cela-même, la définition de la complémentarité : « deux descriptions sont complémentaires si elles s’excluent mutuellement (c’est-à-dire ne peuvent être observées ensemble) tout en étant toutes deux nécessaires pour décrire exhaustivement une situation ». (Atmanspacher)

Esprit et matière seraient de même deux aspects complémentaires d’une réalité sous-jacente, fondamentalement unis dans un domaine unique, holistique (formant un Tout indissociable) mais donc l’unicité nous échappe. Ainsi, la réalité nous paraît morcelée.

Ce domaine sous-jacent, cet arrière-plan holistique caché, Jung l’appelle Unus Mundus – le Monde Un.

Complémentarité et non-dualité fondamentale… Cela rappelle ce que nous avons dit du Tao. D’ailleurs, le physicien Niels Bohr avait fait du Tai-ji, symbole visuel du Tao, du Yin et du Yang, l’élément central de son blason orné de cette phrase : « Les opposés sont complémentaires », en référence au principe de complémentarité onde-corpuscule.
Dans des épisodes ultérieurs d’Artborescience sur le holisme et sur le vide, nous développerons tout cela. En compagnie, encore, de Pauli et Jung et de l’Unus Mundus, et aussi de Bernard d’Espagnat et la réalité voilée… avec de la synchronicité, du pendule de Foucault, du Yi Jing et plein d’autres choses.

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le blason de Niels Bohr

La sphère d’un esprit collectif

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « UMN mode », Xenosaga I OST

Le monde des Idées de Platon et l’âme du monde des néo-platoniciens se sont en quelque sorte réactualisés dans l’Unus Mundus des alchimistes, puis dans celui de Carl Gustav Jung. De ce monde Un, de cette réalité première voilée, de ce domaine d’arrière-plan relié à l’inconscient collectif de Jung et au monde des Archétypes… Il n’y a qu’un pas vers l’idée d’un esprit collectif dans lequel toutes les âmes individuelles pourraient venir se fondre. La sphère d’un méta-esprit.

Le jeu Xenosaga reprend à son compte le terme d’Unus Mundus de Jung. Dans l’univers du jeu, l’Unus Mundus Network – UMN – désigne un réseau d’informations et de communication qui relie ensemble les milliers de planètes colonisées par l’être humain. Les informations qui transitent par l’UMN font fi de la vitesse de la lumière : elles peuvent se communiquer quasi instantanément.

Le tapis musical que l’on entend maintenant, et qui revient régulièrement depuis le premier épisode de la saison 1 d’Artborescience, est le theme UMN mode que l’on entend quand on se connecte à l’UMN et quand on est accueillie par Bunnie, le petit lapin blanc bizarre avec les yeux en gribouillages.

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le logo de l’UMN en forme d’Ouroboros, et Bunnie la mascotte bondissante aux yeux gribouillés

Justement, le secret de cet Unus Mundus Network … C’est de la divulgation, pas du divulgâchage, mais je préviens quand même… Justement, son secret c’est qu’il s’inscrit dans la sphère de l’inconscient collectif qui coïncide avec le domaine des nombres imaginaires du domaine inférieur.

Expliquons un peu. Dans l’univers de Xenosaga, il y a un upper domain et un lower domain. Le lower domain, c’est l’univers des protagonistes, c’est le nôtre. Cet univers se partage lui-même en deux domaines : d’une part, le domaine psychique des nombres imaginaires – celui de l’inconscient collectif, de la conscience des êtres vivants et de l’Unus Mundus Network – et d’autre part, le domaine physique des nombres réels, le monde où se meuvent les corps, le monde que l’on peut percevoir directement.

Après la mort du corps physique, l’esprit continue d’exister dans le monde des nombres imaginaires, et il peut se réincarner. C’est d’ailleurs un des enjeux importants de l’histoire. Cet histoire d’UMN et de domaines n’est pas qu’un élément du décor.

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Les schémas du site xenosaga.fandom.com . A la mort d’une personne, son esprit peut retourner dans la sphère des nombres imaginaires. Des esprits peuvent aussi se réincarner, et des robots/cyborgs peuvent être conçus comme des réceptacles pour eux.

Ce lower domain est à l’intérieur de l’upper domain. L’upper domain, c’est une sorte d’hyperespace, un Méta-univers – un multivers, ou un métavers spirituel qui contiendrait plusieurs sous-univers spirituels et matériels, influencés par ce méta-univers voire par les autres sous-univers.

D’ailleurs, le Metaverse est le nom donné, dans le jeu Persona 5, au domaine de l’inconscient collectif dans lequel plongent les protagonistes pour libérer certaines personnes de leurs vices.

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Les protagonistes – lycéens le jour, justiciers de l’inconscient la nuit –  plongent dans le Metaverse grâce à une application à l’icône un peu effrayante. Le Metaverse se superpose au décor du monde réel, offrant un nouveau paysage enrichi de palaces qui correspondent aux ego malades de personnages corrompus.

Cette sphère d’un esprit collectif, encore une fois, ce sera le sujet d’une autre émission. On aura alors la place de parler de la noosphère de Teilhard de Chardin, et du roman Les Enfants d’Icare d’Arthur C. Clarke, et de plein d’autres choses.

♪ tapis : Melody Gardot, « Over The Rainbow », My One And Only Thrill

La conception émergentiste de l’esprit

Pour les neuroscientifiques qui m’ont accompagnée au long de ces deux premières saisons d’Artborescience – Christoph Koch et Antonio Damasio – et j’oserais dire pour les neurosciences en général, le dualisme de substance n’est pas pertinent.

Antonio Damasio valide le spinozisme. Il montre comment les neurosciences donnent raison à Spinoza à propos de l’entrelacement indissociable entre corps-esprit et émotions-sentiments-raison. Deux de ses ouvrages se nomment « Spinoza avait raison » et « L’erreur de Descartes ». A. Damasio explique, par la biologie et les neurosciences, comment le corps engendre le psychisme, et comment les émotions sont au cœur de sa construction. Les émotions sont des états du corps, et ces émotions perçues engendrent les sentiments, qui font partie des éléments fondamentaux du psychisme. Ainsi, l’intelligence et la raison ne peuvent pas se construire contre les sentiments : elles se construisent nécessairement avec. L’esprit se construit par le corps et ses émotions. Cela remet en cause une vision réductrice de l’intelligence et de la raison qui est particulièrement prégnante en France – cette même vision dont il résulte que les animaux sont toujours méprisés, et aussi que l’on divinise l’intelligence artificielle en craignant d’être supplantés par elle.

Voir l’être humain comme un homme-machine, comparable à un corps robot animé par un cerveau-ordinateur, produisant un esprit numérisable et déconnectable du corps, suscite logiquement la crainte que les machines puissent un jour nous « surpasser ». Si nous créons des machines plus « performantes » que nous en tant que machines à calculer, nous craignons forcément de devenir obsolètes. Mais obsolètes… Pour quoi ? Pour un monde sans âme, régi par le quantitatif, réduit à une course aveugle vers une efficacité dépourvue de sens… Le monde néo-libéral de la consommation, de la production effrénée, dont le bruit incessant empêche de penser à tout ce que cela à d’absurde.

Les animaux ne sont pas des machines. Le vivant n’obéit pas à des lois informatiques. Le biologique n’est pas du robotique, et l’esprit provient d’un corps biologique.

Cependant, pour les neuroscientifiques émergentistes comme Christof Koch, l’esprit ne se réduit pas à l’activité bio-chimique du corps : l’esprit et la conscience sont des propriétés émergentes de la complexité du système nerveux. La travail de Koch repose sur l’hypothèse que « la conscience est une propriété émergente des propriétés neuronales du cerveau. » « Notre approche, écrit-il, suppose que les bases de la conscience sont une propriété émergente des interactions entre les neurones et leurs éléments. Bien que la conscience soit compatible avec les lois de la physique, elle ne découle pas directement de celles-ci. »

L’émergentisme consiste en un monisme de la substance, et un dualisme des propriétés : l’esprit provient de la matière mais ne s’y réduit pas. Il est un domaine de complexité obéissant à ses propres lois. Ce domaine de complexité n’est pas le monde premier des Idées de Platon, ou le domaine éternel de l’Un, d’où la matière elle-même provient ; ce domaine est le monde des idées, avec un petit i… un royaume en soi, qui provient de la matière. Ce mouvement d’émergence est inverse au mouvement d’émanation, mais je le trouve tout aussi beau.

♪ tapis : Kenji Kawai, « Utai IV, Reawaking », Ghost in the shell, OST du film de 2017

En comparaison, le « dualisme informatique » du cyberpunk serait en fait un monisme matériel aussi mais qui serait réductionniste. L’esprit « numérisé » n’est pas une propriété émergente de la matière, possédant un certain degré d’indépendance ; c’est un programme complètement déterminé par le matériel qui le code et le lit. C’est un modèle mécaniste qui n’a rien à voir avec l’esprit réel, celui qui émerge du vivant.

L’émergentisme est ainsi une sorte de monisme matériel, mais sans réductionnisme : ce n’est pas donc pas un matérialisme. Ou en tout cas, pas un mécanisme. Ce n’est pas un idéalisme, et pas un spiritualisme non plus.
Le spiritualisme du XIXe siècle s’affirmait comme une troisième voie, échappant à la fois au matérialisme et à l’idéalisme. L’émergentisme propose encore une autre voie, entre matérialisme et spiritualisme ; entre mécanisme et vitalisme.

Je pense que l’émergentisme permet de tenir compte de toute la complexité du réel ; il ne la rabote pas, ne la réduit pas. Il laisse sa juste place à l’intuition bergsonienne, sans laquelle aucune compréhension du réel n’est possible, et sans laquelle on ne peut donner un sens global à l’existence.

Avec l’émergentisme, le monde des Idées transcendant, lointain et écrasant, qui tend à mener au mépris du corps, devient le monde des idées émergeant, le monde des idées avec un petit i, un monde foisonnant autant que précieux et fragile.

Si l’on prend cet émergentisme, qu’on le mêle aux atomes d’esprit de Démocrite avec lequel il semble pourtant incompatible, et qu’on mélange encore tout ça aux daimon de Platon et qu’on ajoute un soupçon de Julian Jaynes…. Si on y met les bonnes proportions et le bon assaisonnement, on obtient quelque chose qui rappelle beaucoup la conscience telle que racontée dans la saga His Dark Materials de Philip Pullman – A la croisée des mondes… Et ce sera le sujet de la prochaine émission !

♪ tapis : Lorne Balfe, générique de la série « His Dark Materials »

Nous ferons voyager les corps et les esprits entre des mondes. Nous ouvrirons des portes à travers lesquelles se glissent fantômes, anges et ombres.
Je recevrai aussi un invité – un vrai invité, une personne vivante : Yves Audigier. Ils nous parlera de son Livre des portes, le plus grand livre artistique du monde.

♪ tapis : Melody Gardot, « If The Stars Were Mine », version orchestrale, My One And Only Thrill

Et ce sera pour le mercredi 5 mai ! Voici l’heure des références biblio et cinématographiques.

Les pop références :

Nous avons encore retrouvé dans cet épisode le Major Kusanagi de Ghost in the Shell, et Takechi Kovacs de la série et du roman Altered Carbon

J’ai évoqué les vifs de La Horde du contrevent, le roman d’Alain Damasio

J’ai parlé de Xenosaga, la série de J-RPG de Tetsuya Takahashi, et j’ai cité rapidement Persona 5 pour son Metaverse. A noter que le gameplay de tous les Persona repose sur une dualité des mondes, avec un monde de l’inconscient collectif dans lequel se révèle le pouvoir des personas qui empuissantent les personnages. Ces personas sont inspirées de la psychologie analytique de Jung, au passage.

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Morgana, aka Mona, Persona 5

Du côté de la bibliographie documentaire :

  • Antonio Damasio, L’ordre étrange des choses, Odile Jacob, 2017
  • Christof Koch, A la recherche de la conscience, Odile Jacob, 2006
  • Robert Laughlin, Un Univers différent, Fayard, 2005
  • Pascal Picq, L’intelligence artificielle et les chimpanzés du futur, pour une anthropologie des intelligences, Odile Jacob, 2019
  • Roger Penrose, L’esprit, l’ordinateur et les lois de la physique, InterEditions, 1992
  • Julian Jaynes, La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral, PUF, 1994
  • Peter Kunzmann, Franz-Peter Burkard et Franz Wiedmann, Atlas de la philosophie, Le livre de poche, collection La Pochothèque, 1999
  • La Baghavad-Gîtâ, commentée par Shrî Aurobindo, éditions Albin Michel, collection poche Spiritualités vivantes
  • Le livre des Morts tibétain, commentaire de Philippe Cornu, Pocket, 2011
  • Cyrille Javary, Les trois sagesses chinoises, Albin Michel, collection poche Spiritualités vivantes, 2012
  • Le Yi Jing, traduction et commentaire de Cyrille Javary, Albin Michel, 2012
  • Le Yi King, traduction et commentaire de Richard Wilhelm
  • Henri Bergson, Œuvres intégrales tomes 1 et 2, commentées par Jean-Louis Vieillard-Baron, La Pochothèque
  • Allan Kardec, Le Livre des esprits
  • Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, Folio Essais, 2012

Le 5 mai, nous parlerons de portes interdimensionnelles et d’esprits multidimensionnels !

Je vous laisse avec Imany et sa reprise de « Wonderful Life », premier single du projet « voodoo cello », suivie de « Opium » d’Emilie Simon.

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Artborescience S2 ep5 : références musicales

Posted by on 8 Avr, 2021 in Artborescience, Site | 0 comments

Cet épisode – « cyborgs, philosophes et fantômes – partie 2 » – a été diffusé le mercredi 07 avril 2021 à 17h, sur Radio Campus Clermont-Ferrand, 93.3.

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Générique : Melody Gardot, « If The Stars Were Mine », version orchestrale, My One And Only Thrill

Pause musicale : Émilie Simon, « Dame de Lotus », Végétal

En fin d’émission :

  • Imany, single « Wonderful Life » extrait du projet Voodoo Cello
  • Émilie Simon, « Opium », Végétal

Tapis musicaux :

  • Morcheeba, « Part Of The Process », Big Calm
  • Kenji Kawai, « Chant III », Ghost in the Shell, OST du film de 1995
  • Kenji Kawai, « Utai IV, Reawaking », Ghost in the shell, OST du film de 2017
  • Harold Budd, « Little Heart »
  • Jeff Russo, « Altered Carbon Main Titles », Altered Carbon Soundtrack – Season 1
  • Melody Gardot, « Over The Rainbow », My One And Only Thrill
  • Pharoah Sanders, Floating Points, The London Symphony Orchestra – Movement 1 – Sam Sheperd. : compositeur, Pharoah Sanders (saxophone ténor), Floating Points (celesta, clavecin), Sally Herbert (direction) – Album Promises Label Luaka Bop Année 2021
  • Bonobo, « Prelude », Black Sands
  • Galt MacDermot, Tom Pierson, « Aquarius », Hair, Original Soundtrack
  • « Hawaii », Persona 5 OST
  • Yasunori Mitsuda, « UMN mode », Xenosaga I OST
  • Lorne Balfe, générique de la série « His Dark Materials »

Artborescience S2 ep4 : Cyborgs, philosophes et fantômes – partie 1

Posted by on 7 Mar, 2021 in Artborescience, Evènements, Site | 0 comments

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Cet épisode a été diffusé le mercredi 3 mars à 17h, sur Radio Campus Clermont-Ferrand, 93.3.

♪♪♪ Générique sur « If The Stars Were Mine »

Artborescience…
Grand-Mère Feuillage, j’aimerais te poser une question… (extrait Pocahontas de Disney)
– Qu’est-ce que c’est, cette théorie du chaos ? Qu’est-ce que ça signifie ? (extrait Jurassic Park de Steven Spielberg)
Les êtres qui… nous ont conduits ici… Ils communiquent… Au moyen de la gravité, non ? (extrait Interstellar de Christopher Nolan)
ça fait deux questions !
MAIS ils savent PAS communiquer ! Si ça se trouve ils sont encore en train de faire joujou avec leurs ordinateurs sans s’occuper de leur cerveau… (extrait La Belle Verte de Coline Serreau)
– Artborescience : arts, sciences, nature et pop culture !

Bonjour à toutes et tous ! Je suis heureuse de vous retrouver pour ce quatrième épisode de la deuxième saison d’Artborescience. Cet épisode 4 constitue la première partie d’un nouveau chapitre intitulé « cyborgs, philosophes et fantômes ».
La saison 2 d’Artborescience est consacrée au thème des relations entre le corps et l’esprit – un thème traité dans une ambiance cyberpunk depuis le premier épisode.
Durant les trois premiers épisodes de cette saison, deux principales conceptions de l’esprit, dans ses rapports avec le corps, se sont opposées.

♪ tapis : Herb Alpter & Tijuana Brass, « Ladyfingers », Whipped Cream and Other Delights

La première, que j’aurais plutôt tendance à défendre, est la conception émergentiste de l’esprit.

Elle considère l’esprit comme une propriété émergente du corps. C’est-à-dire que le psychisme émerge du corps, et de son système nerveux complexe, sans s’y réduire. Le psychisme a besoin du corps pour exister, MAIS il obéit à des lois qui lui sont propres… il obéit à des lois émergentes, issues du niveau supérieur de complexité qu’il représente. Autrement dit, si l’esprit émerge nécessairement d’un support matériel qui est le corps d’un organisme vivant, il émerge avec ses propres lois qui ne se réduisent pas aux seules lois physico-chimiques.

Une cellule n’est pas qu’une somme de molécules, un organisme vivant n’est pas qu’une masse de cellules, un cerveau n’est pas qu’un agrégat de neurones : ce sont des organisations faites de connexions, des structures à la complexité croissante… Et la théorie de l’émergence nous dit que ce sont les organisations qui créent les lois, plutôt que le contraire (Robert Laughlin).

Notre esprit n’est pas réductible à une somme de neurones, même s’il émerge de l’activité de ces neurones communiquant entre eux et organisés d’une certaine manière en interaction avec tout le reste du corps – un corps sensitif, un corps émotionnel, un corps agissant, un corps capable, un corps qui a sa propre mémoire.

La théorie de l’émergence est un peu le fil rouge de l’émission depuis le début de la première saison.

Cette conception émergentiste est celle des neuroscientifiques Antonio Damasio et Christof Koch. Je me suis appuyée sur leur travail pour esquisser des premières définitions du corps, de l’esprit et de la conscience, dans le premier épisode de cette saison.

♪ tapis : Bear McCreary, « Baltar’s Dream », Battlestar Galactica OST

La deuxième conception de l’esprit – que nous avons opposée à la première – est celle qui inspire des œuvres pop culturelles telles que Ghost in the Shell, Altered Carbon et Westworld – c’est celle que l’on retrouve souvent dans le cyberpunk : le fantôme dans la machine. On la retrouve aussi dans l’esprit (malade ?) de certains transhumanistes. C’est la conception du dualisme informatique – celle qui réduit l’esprit à une simple somme de données informatiques, peu importe le matériel par lequel ces données sont lues. Le fantôme cyberpunk n’est pas un fantôme spirituel : c’est un fantôme numérique.

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Dans le roman Altered Carbon – Carbone modifié – de Richard Morgan, adapté en série par Laeta Kalogridis, les êtres humains pensent avoir acquis une forme d’immortalité par la sauvegarde de ce qu’ils pensent être leur esprit dans une pile… Une pile corticale, qui perdure après la mort et peut être implantée dans un nouveau corps. Cette pile corticale est censée pouvoir transporter – stocker – toute la personnalité, la mémoire, la conscience d’une personne. Cet « esprit », réduit à des données informatiques, peut ainsi emprunter des corps différents. Les corps, appelés « enveloppes », peuvent être des corps inorganiques, ou des corps organiques humains, normaux ou augmentés. Ces enveloppes sont conçues comme des outils, des moyens de se manifester pour l’esprit est qui est stocké dans la pile.
Si la pile est détruire, c’est la « vraie mort » .

Une catégorie de la population échappe à la mort par destruction de la pile : ce sont les « maths » – « maths », pour « Mathusalem ». Il s’agit de la classe dirigeante et opulente du Protectorat. Les données de leur pile sont régulièrement sauvegardées dans des satellites. Ainsi, en cas de destruction de la pile d’un ou d’une math, les données sont transférées dans une nouvelle pile. Il ne manquera que les derniers souvenirs de l’individu, ceux qui n’ont été enregistrés qu’après la dernière sauvegarde à distance… Mais cela ne trouble pas trop les personnages. Pour eux, l’idée d’immortalité et de continuité de leur être et de leur conscience, de sauvegarde de leur personnalité, de perpétuation de leur identité, est acquise.

♪ tapis : Jeff Russo, « Altered Carbon Main Titles », Altered Carbon Soundtrack – Season 1

« Là haut, [dit un personnage du roman,] se trouvent les satellites de communication. Les données pleuvent. Sur certaines cartes virtuelles, elles sont visibles. On dirait que quelqu’un tricote une écharpe au monde. (…) Une partie de cette écharpe, ce sont les gens. Des gens riches digitalisés pendant le trajet entre deux de leurs corps. Des pensées, des sentiments, des souvenirs, sous forme de chiffres… »

Extrait sonore de la série qui explique le principe de la pile

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Le dualisme… c’est l’idée selon laquelle l’esprit et la matière – le psychisme et le corps – ce n’est pas la même chose. Mais chose, ça ne veut rien dire. De quelles choses parle-t-on ? De substances, d’essences, de propriétés, de quoi ?
Monismes et dualismes, les deux au pluriel… Pour nous y retrouver un peu, nous allons replacer cela dans notre histoire philosophique et spirituelle.

Le but de ce qui suit n’est bien sûr pas de dresser un panorama exhaustif de cette histoire, mais de brosser quelques repères à gros coups de pinceaux et de rehausser les idées qui me semblent le mieux répondre au problème tel que l’on a commencé à l’aborder avec Altered Carbon et les autres.
Butinons et papillonnons de fleurs spirituelles en corolles de sagesse.

♪ tapis : Laurence Revey, « Ma ouè / Allehlujah » , Laurence Revey

Mégasociétés, naissance de la compassion et de la philosophie

En Europe, on peut faire remonter les origines de la réflexion de l’être humain sur la nature de son propre esprit à la philosophie grecque présocratique.

Cette première grande époque de la philosophie occidentale est marquée par un intérêt prioritaire pour l’origine première des choses (archè) et pour l’idée d’une loi fondamentale du monde (logos), desquels tous les phénomènes procéderaient. On s’interroge sur la nature de la réalité. On se demande ce qu’est la matière, et de quelle manière elle s’agrège, s’attire elle-même ou se repousse pour générer la diversité des formes qui nous entourent. On s’intéresse d’une manière rationnelle aux phénomènes, c’est-à-dire que l’on cherche à les expliquer par des principes, des lois universelles, et non pas par la volonté arbitraire de divinités anthropomorphes.

On se demande aussi comment les individus peuvent percevoir et connaître cette réalité, formée à la fois de matière et d’esprit… Cet esprit qui appréhende cette matière. Les philosophes s’intéressent à aux rapports entre l’être humain et le monde, et entre l’être humain et son propre esprit.

La survenue de ces réflexions, Julian Jaynes l’attribue à la naissance de la conscience subjective. L’hypothèse de l’esprit bicaméral de Julian Jaynes (qui a inspiré la série Westworld) est que l’humain, avant de devenir réellement conscient, a suivi les voix des dieux comme un automate. Ces voix auraient été produites par l’hémisphère droit de son cerveau. En raison des bouleversements et des incertitudes liées aux mouvements migratoires et à l’augmentation de la population dans les grandes cités, l’existence s’est complexifiée et les voix des dieux seraient devenues inefficaces. Ainsi, l’être humain a dû développer, selon Jaynes, une conscience (qu’il n’avait pas avant) afin de pouvoir prendre des décisions plus adaptées, afin d’inventer lui-même des principes selon lesquels agir pour avoir une vie bonne. Cela aurait engendré la naissance de l’éthique, la recherche de la vertu, du bien et du bonheur. Avec cette conscience subjective vient la conscience réflexive. J’en ai longuement parlé dans l’épisode 1 de cette saison. Nous avons confronté cette hypothèse à ce que les neurosciences nous disent de la conscience subjective aujourd’hui : la conscience subjective commence à surgir dès lors que l’activité du système nerveux fait émerger un esprit, qui possède son propre point de vue. Les insectes possèdent une conscience subjective. Ce n’est pas tout ou rien : la conscience connaît des degrés, des strates. (nous avons distingué plusieurs formes de conscience dans l’épisode 1)

Cependant, la conscience humaine aurait bien pu connaître une transformation, une évolution, un saut qualitatif à cette époque cruciale qui correspond à l’augmentation de la taille des populations dans les mégasociétés, entre 1500 ans avant J.C. et 500 ans après J.C.

Sébastien Bohler, dans son dernier ouvrage Où est le sens ?, évoque des études universitaires qui corrèlent la création de ces mégasociétés et l’apparition des dieux moraux. Ces dieux moraux, souvent uniques, ne sont plus des forces de la nature avec lesquelles on peut négocier, mais des entités spirituelles qui indiquent le Bien et le Mal. Il s’agit, par exemple, des dieux abrahamiques. Il s’agit aussi de la déesse égyptienne Maât, déesse de l’harmonie cosmique, de l’équilibre du monde, de l’équité, de la paix, de la vérité et de la justice. , qui réalise la pesée des âmes des individus après leur mort. Et d’autres divinités que nous verrons plus loin.

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« Maât, portant la plume de vérité droite, en équilibre, sur sa tête. »

Les valeurs morales et sacrées partagées, institutionnalisées, auraient été nécessaires ( en tout cas un moyen très efficace) pour maintenir la sérénité des individus et la paix sociale, en plus des rituels collectifs qui existaient déjà. En effet, dans ces mégasociétés, l’individu devient de plus en plus anonyme, et il est confronté à de plus en plus d’inconnus au comportement imprévisible. Cela a pour effet d’affoler cette zone précieuse de son cerveau : le cortex cingulaire.
Le cortex cingulaire est le grand sujet du livre Où est le sens. Le cortex cingulaire est la « zone de la signification », et il a besoin de donner du sens à l’existence et de prévoir ce qui va lui arriver. Les religions – ce qui relie les êtres –, la spiritualité, les rituels collectifs, mais aussi la réflexion philosophique… Tout cela apaise le cortex cingulaire en donnant du sens à l’existence. Si ce sens est perdu, la détresse du cortex cingulaire engendre stress, anxiété, dépression, voire pire.

Sébastien Bohler écrit : « L’histoire de l’imitation collective traverse celle de l’humanité comme une flèche, de part en part. La naissance de la compassion, que l’on peut situer approximativement vers mille ans avant notre ère, en est le résultat naturel. »
On en note l’avènement à travers le message de Bouddha, et à peu près à la même époque, dans les récits épiques de la guerre de Troie, où les ennemis qui se donnent la mort sur le champ de bataille éprouvent en même temps de la pitié les uns pour les autres, se reconnaissant une subjectivité et une aptitude à souffrir. »
« Avoir conscience du fait que les autres sentent, pensent, souffrent comme nous sera à l’origine d’une rupture majeure dans l’histoire de l’humanité. [Les Commandements] prennent alors un sens. Ils se rapportent aux autres êtres humains. Ils fondent une morale au sens propre, un guide relationnel fondé sur un début d’empathie. Le cortex cingulaire entrevoit le bout du tunnel. […]
Les hommes vont déléguer à une entité transcendante et monolithique le soin d’imposer le code à tous les esprits. »

Le bouddhisme est né en Inde au IVe siècle avant JC. Le confucianisme et le taoïsme ont émergé durant la même période, en Chine. (nous évoquerons les spiritualités asiatiques plus tard) A cette même époque enseignent les philosophes présocratiques.

Philosophes présocratiques et Intellect

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Path to Enlightment », Sailing to the World

Revenons donc sur les philosophes présocratiques, qui dessinent plusieurs conceptions de l’esprit et de la matière, diverses idées des rapports entre le corps et le psychisme.

Julian Jaynes, dans son récit sur l’émergence de la conscience, explique que le mot psyché change de sens, à cette époque. Il désignait auparavant une sorte de force vitale qui quittait le corps à la mort. (Elle correspond au latin anima. Dans la Bible, psyché traduit le mot hébreux Nefesh) Le corps sans vie était appelé soma. Les philosophes présocratiques amorcent le passage vers un nouveau sens : la psyché-vie devient psyché-âme. Le terme Noüs, qui désigne à l’origine le souffle, devient un synonyme de psyché. (Noüs, en latin, c’est spiritus, qui signifie également le souffle, le vent, l’élan.) Le sens de soma évolue dans le même temps : il ne désigne plus le corps sans vie, le cadavre, mais le corps comme réceptacle, véhicule ou prison de l’âme. Le dualisme fait son apparition. On commence à envisager un « ghost » dans une coquille.
On se demande où l’âme se loge exactement, et de quoi elle est faite.

Le dualisme apparaît, en même temps qu’un désir d’unité exprimé par la recherche de l’arché, du logos universel ou encore de l’apeiron, l’élément primordial. Chaque philosophe y va de ses propres métaphores pour désigner ce qu’il imagine être l’élément primordial, ses éléments dérivés puis la façon dont leurs modes d’interaction façonnent le monde, la matière et l’esprit, les êtres et leur âme.

Ce principe à l’origine de toute chose est l’eau, pour Thalès, puisque qu’il n’y a pas de vie sans eau. Tous les autres éléments dérivent de l’eau, par évaporation ou par condensation. Pour Anaximène, c’est l’air qui donne naissance aux autres éléments en se densifiant et en se refroidissant (donnant l’eau et la terre), ou en se réchauffant et se raréfiant (donnant le feu).

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Les atomistes Leucippe et Démocrite initient le matérialisme : tout est matière, même l’esprit. Tout est constitué d’atomes matériels, l’âme comme le corps. Les atomes se regroupent uniquement selon les lois de la causalité, de nature mécanique. Les atomes de l’âme sont des atomes de feu, plus subtils que les atomes du corps.

Le feu est l’élément primordial, selon Héraclite. Héraclite décrit le monde par une sorte de principe d’impermanence : le mobilisme. Tout se transforme continuellement, « tout passe et rien ne demeure ». C’est l’idée que « l’on ne peut entrer deux fois dans le même fleuve ». Les choses consistent en des processus de transformation. Cela rappelle le bouddhisme, né à la même période, et aussi le taoïsme. Selon Héraclite, rien ne peut être pensé dans son contraire. Il y a une unité sous-jacente à tout cela : le logos, qui régit les transformations. « Et de toutes choses l’Un, et de l’Un toutes choses. »

Pour Anaxagore, le principe primordial est l’esprit lui-même : le Noûs. Le Noûs, traduit en français par Intellect, est la cause motrice de tout phénomène. Il anime la matière, lui permet de se structurer, de se transformer…
Cet intellect ne désigne pas les esprits individuels de chaque personne. Il ne se réduit pas aux processus intellectuels à l’œuvre dans l’esprit humain. Il s’agit d’un intellect universel, dont l’esprit humain ne serait qu’un petit reflet fragmentaire. Cet Intellect est le principe organisateur du cosmos : l’esprit ordonne la matière.

Un certain dualisme corps-esprit se cristallise chez les Pythagoriciens.

Pythagore (570-500 av. JC) fut un personnage haut en couleur, très célèbre vers le milieu du VIe siècle avant J.-C. Si l’on en croit l’historienne Henriette Chardak, il fut une immense figure de la pensée incarnée dans un corps d’Apollon.

Platon se serait largement inspiré de sa philosophie. Originaire de Samos, il était astronome, philosophe, mathématicien, grand voyageur (Égypte, Phénicie, Thrace, Inde…), poète fasciné par l’harmonie de la nature, par la beauté des images et des sons. Avec sa femme Théano, il a fondé l’école de Crotone, alors la plus prestigieuse de l’Italie. Champion olympique à dix-huit ans, doté d’une beauté étourdissante, doué de prescience et d’hypermnésie, il aurait carrément inventé le mot philosophie. Il croyait en l’héliocentrisme et a inventé la gamme diatonique. Son fameux théorème mène à la découverte des nombres irrationnels. Mathématicien génial à la mémoire colossale, il fonde sa vision de l’univers sur les nombres. Les mathématiques sont, selon lui, l’essence même de la Vérité, les fondations du monde. Pour citer mon petit Atlas : « Les nombres créent l’ordre du monde en définissant et délimitant l’infini (apeiron). Les choses deviennent des copies des nombres, et leur essence formelle est leur configuration mathématique. A l’intérieur de la série des nombres il y a des différences : ainsi l’Un se tient au-dessus des autres chiffres car il en est l’origine. »

Cette idée de fondations mathématiques du cosmos s’accompagne d’un profond sens mystique, qui domine l’École pythagoricienne. Plus que cette École même, ce sont des communautés aux règles de vie ascétiques qui se sont fondées sur la pensée de Pythagore. Partisan de l’égalité des sexes, végétarien par respect des animaux, Pythagore aurait jeté les bases sur lesquelles s’appuiera le Christianisme. Pythagore croyait à la métempsycose : l’âme, essence de l’être humain, doit transmigrer pour se purifier. Cette âme peut passer d’un corps humain pour renaître dans un autre corps humain, ou dans un corps animal non-humain. Les animaux ont une âme qui est de même nature que celle des humains, ils sont donc de même nature que les humains, donc on ne les mange pas.

Platon et Plotin, dualité et émanations

Après la période des philosophes présocratiques vient celle des philosophes… socratiques. C’est la période classique de la philosophie grecque, avec Socrate, Platon, Aristote. Le dualisme corps-esprit, hérité notamment de Pythagore, se sophistique.

♪ tapis : Philippe Bertion, « Soleil bleu », Inspire

Platon est dualiste : le corps et l’âme sont séparés. L’âme est première par rapport au corps : elle est ce qui se meut d’elle-même. Le corps, lui, ne se meut pas de lui-même. L’âme anime le corps. Elle est ce qui donne la vie ; elle est la vie même, et donc ne peut pas connaître la mort. L’âme insuffle la vie au corps, mais le corps est comme une tombe pour elle. L’âme tombe dans le corps : c’est une chute, et cette chute cause un obscurcissement, un emprisonnement.

Le corps et l’âme relèvent de deux mondes distincts.

Il y a d’abord le monde des Idées, de monde de l’Intellect. : on retrouve le Noûs d’Anaxagore. C’est le monde intelligible, opposé au monde sensible. Il est le monde premier, et donc le monde duquel l’âme est issue. L’âme individuelle provient de ce monde intelligible habité par cet Intellect universel et éternel, dont les idées fondamentales sont le Vrai, le Bien et le Beau. Les Idées qui composent ce monde existent objectivement et éternellement : elle ne sont pas le produit de l’esprit humain. C’est même le mouvement contraire : l’âme humaine coincée dans le corps atteint une connaissance véritable lorsqu’elle se « remémore » les Idées (anamnèse). Ce monde des idées rappelle un peu les nombres de Pythagore…

Le corps appartient à l’autre monde : le monde sensible. C’est le monde que l’être humain perçoit, soumis à la dégradation, au changement. Il est soumis au monde intelligible : il en est un reflet distordu et obscurci. C’est l’allégorie de la caverne : le monde réel est le monde intelligible, qui est comme un feu dont la lumière ne nous parvient qu’indirectement par les ombres qui dansent sur les parois rugueuses et bosselées de la caverne dans laquelle nous sommes claquemuré·e·s. Nous vivons donc dans une sorte de monde illusoire, et nous ne percevons du monde réel qu’une projection diminuée.

Après la mort de l’individu, l’âme survit. Elle peut rejoindre le monde auquel elle appartient originellement : le monde des Idées. Elle peut aussi se réincarner en animal, humain au non-humain (on retrouve l’héritage pythagoricien). L’espèce en laquelle elle se réincarnera dépendra de la « partie » de l’âme qui a dominé durant la vie. En effet, Platon distingue trois parties de l’âme. La première, la plus divine, la partie supérieure : la raison. La deuxième : le courage, qui doit obéir à la raison. La dernière, inférieure : les appétits, qui doivent obéir au courage et à la raison.

Dans sa doctrine tardive, Platon esquisse une nouvelle tripartition de l’être humain. La partie rationnelle – le noûs (l’esprit) devient l’âme immortelle. Le courage et les appétits constituent l’âme mortelle : psyché, liée au corps, soma.
La pensée occidentale sera toute imprégnée de ce dualisme et de cet idéalisme de Platon, et la philosophie s’articulera essentiellement autour ; en le nuançant, en le radicalisant ou en s’y opposant.

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Le néoplatonisme de Plotin reprend la tripartition Esprit-Âme-Corps. (il s’inspire aussi d’Aristote et du monisme Stoïcien, dont je n’ai pas parlé)

Plotin développe l’idée de ce Noûs avec sa théorie des émanations. Avant l’Esprit, il y a l’Un. Tout provient de l’Un. L’Un est l’unité absolue, dont toute chose et tout être dans le monde tire son existence. L’Un est le Bien, la plénitude, l’origine unique. L’Un est dans toute chose et tout être, et toute chose et tout Être provient de l’Un. Plotin formule le paradigme du Soleil : La lumière est inséparablement liée au Soleil, on ne peut l’en détacher. De la même manière, l’être ne peut pas non plus être séparé de sa source : l’Un.

L’Un s’écoule et rayonne à cause de sa surabondance. Ainsi, il produit les êtres et les choses par étapes : il émane de l’Esprit vers la matière. De l’Un naît d’abord l’Esprit (noûs), qui constitue le monde des Idées. Vient ensuite l’Âme, qui relie l’Esprit et la matière. L’Âme du monde anime la matière et lui donne forme. En cette sphère éthérée de l’Âme du monde se forment les âmes individuelles.

La matière est ce qu’il y a de plus éloigné de la lumière divine de l’Un. L’Âme unie à la matière est obscurcie et aveuglée : sa perception de l’Esprit est troublée. L’âme individuelle peut se purifier pour contempler l’Esprit et y retourner.

Le dualisme de Platon se transforme ici en un émanatisme, qui pourrait sembler se rapprocher d’un monisme : rien n’existe en dehors de l’Un, donc même pas la matière dont l’origine est la même que celle de l’Esprit. Cependant, âme et matière sont en partie dans un rapport adverse. Si l’âme donne vie à la matière, la matière est toujours conçue comme une prison pour l’âme.

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Je me permets d’insérer le schéma de L’Atlas de la philosophie Peter Kunzmann, Franz-Peter Burkard et Franz Wiedmann, édité chez Le livre de poche, collection La Pochothèque

♪ mini pause musicale et tapis : Enya, « Boadicea »

Le gnosticisme et la chute de l’âme dans la matière

Les gnostiques chrétiens des premiers siècles développent plusieurs conceptions de l’esprit et de ses rapports avec la matière, inspirées par le néoplatonisme.

Les écrits gnostiques foisonnent d’idées. Certains décrivent une création par émanations successives. Cette émanation comprend de nombreuses étapes : elle part du Plérôme – la plénitude – et passe par la création de plusieurs éons qui vont par paires. La chute de l’éon Sophia – la sagesse – dans la matière en est l’ultime étape, une sorte de déchirement qui engendre le monde tel qu’il est : un monde mauvais gouverné par le démiurge, aveugle à la lumière du Plérôme. L’âme individuelle doit se libérer de ce monde mauvais pour rejoindre la source divine, le monde de la plénitude.

Le noûs ou pneuma – l’esprit – est la fine pointe de la psyché – l’âme : la fine pointe de l’âme individuelle est l’esprit divin.

On trouve dans le gnosticisme cette même ambivalence que dans le néoplatonisme : une part de dualisme avec une matière conçue comme prison pour l’âme, et en même temps un principe de non-dualité affirmé dans L’évangile de Philippe : « Lumière et ténèbres, vie et mort, droite et gauche, sont frères et sœurs. Ils sont inséparables. » L’Esprit Saint est décrit comme féminin dans l’évangile de Philippe : c’est l’âme du monde qui anime la matière.

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Un écrit gnostique : l’Évangile attribué à Marie Madeleine, traduit et commenté par Jean-Yves Leloup

Le perse Mani, au IIIe siècle, fonde le très dualiste manichéisme – que l’on peut considérer comme une forme de gnosticisme. Il s’agit d’un syncrétisme entre judaïsme, christianisme, bouddhisme et brahmanisme (pré-hindouisme). Là, lumière et ténèbres sont fortement séparées. Pour Mani, l’âme est bonne, issue du monde de la Lumière, tandis que la matière (donc le corps) est mauvaise, issue du monde des Ténèbres.

Je vous propose maintenant une pause musicale mystique avec Laurence Revey. La compositrice et chanteuse suisse reprend des chants religieux traditionnels de son pays dans son album Laurence Revey, et avec cette chanson intitulée valts’in.

♪♪♪ pause musicale : Laurence Revey, « valts’in » , Laurence Revey

Laurence Revey

Vous êtes bien sur Radio Campus, dans Artborescience, l’émission qui apaise votre cortex cingulaire.

Le Moyen-Âge et les émanations de la Kabbale

♪ tapis : Anonymous 4, Music and Visions of Hildegarde von Bingen, « Veni Spiritus eternorum », The Origin of Fire

La philosophie chrétienne médiévale, issue de la rencontre entre la philosophie grecque (classique et hellénistique) et la religion chrétienne, hérite de toutes ces modalités de dualité esprit-matière. L’influence d’Aristote y est fondamentale.

Aristote, discipline de Platon, entreprit de rectifier l’idéalisme de son maître. Pour Aristote, l’essence d’une chose, c’est sa forme : la façon dont sa matière est organisée. Cette forme n’est pas le reflet imparfait d’une Idée transcendante, comme chez Platon. Sa théorie de l’âme diffère aussi de celle de Platon. Quand meurt le corps, l’esprit immatériel subsiste d’une certaine façon, mais il cesse d’être individuel.

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Aristote envisage également une division tripartite de l’âme, qui suit la hiérarchie établie entre les êtres :
1 – Le niveau le plus bas est l’âme végétative, par laquelle l’être vivant subsiste. C’est le seul niveau chez les plantes.
2 – Chez les animaux, on trouve en plus l’âme sensible.
3 – Le niveau le plus élevé est réservé à l’homme… Et à l’homme mâle, car les femmes sont décrites par Aristote comme des êtres plus imparfaits que les hommes. Elle sont décrites comme des hommes « mutilés », intermédiaires entre les animaux et les hommes, privées de rationalité en raison de leur incomplétude. Il affirme aussi (et c’est une représentation erronée que l’on retrouve encore parfois de nos jours…) que la femme n’apporte aucune semence fertile contribuant à la formation de la progéniture ; la femme ne serait que le réceptacle passif de la semence masculine. Son corps ne serait donc pas lui-même fertile, il ne créerait pas, et son âme serait à l’image de ce corps : non-fertile, déficitaire en esprit.

On retrouvera cette misogynie platonico-aristotélicienne effroyablement exaltée chez des penseurs chrétiens.

Notons au passage que les néoplatoniciens et les gnostiques se montraient beaucoup moins sexistes. D’ailleurs, l’école néoplatonicienne d’Alexandrie fut dirigée par la mathématicienne et philosophe Hypatie, qui fut assassinée en 415 par des moines chrétiens. Du côté des gnostiques chrétiens, l’un des Évangiles est attribué à Marie Madeleine. La question de la relation entre le masculin et le féminin y est cruciale, les deux étant considérés comme deux aspects indissociables de Dieu. Les femmes peuvent acquérir connaissance et amour aussi bien que les hommes.

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Rachel Weisz joue le rôle d’Hypatie dans le film Agora de Alejandro Amenábar

Les fondements de la philosophie chrétienne sont posés par Saint Augustin. Dieu, qui est hors du temps, crée le monde à partir du néant ; le temps et la matière n’existaient donc pas avant la création. Tout émane de Dieu, donc la matière aussi, rendue vivante par des germes spirituels « implantés » par Dieu.

♪ tapis : Anonymous 4, Music and Visions of Hildegarde von Bingen, « Wisdom and her Sister », The Origin of Fire

Saint Augustin est modeste : il ne se prononce pas sur la substance de l’âme et sur les éléments dont elle pourrait être faite. Ce qu’il lui semble, en revanche, c’est que l’âme ne relève pas de la matérialité du corps, car elle n’est pas quantifiable spatialement. L’âme relève d’une quantité qui ne dépend pas de l’étendue tridimensionnelle ; « la quantité dont il sera alors question sera non pas locale et temporelle, mais dynamique. » (Kristell Trégo) Il s’agit plutôt d’une puissance.

Les philosophes arabes commentent la philosophie d’Aristote et en proposent une synthèse, liée au néoplatonisme. Avérroes cherche à marier la philosophie et la religion islamique, en distinguant plusieurs niveaux de lecture du Coran. La conservation des textes grecs par les écoles arabes permet leur transmission à l’Occident médiéval.

Le soufisme, vision mystique de l’islam, tend au monisme. Dieu est source de toute chose, il est la réalité même. La création est donc divine également, si bien que le soufisme a parfois pu être qualifié de panthéiste (Tout est Dieu). Dieu apparaîtrait comme à la fois transcendant et immanent : il est à l’origine du monde, et il est le monde. Ce n’est pas sans rappeler certaines idées de la Kabbale, où il y a une part de Dieu manifestée dans sa création, et une autre part qui reste cachée, voire lovée dans un « extérieur » à l’Univers crée.

Du côté des mystiques chrétien.ne.s, Hildegarde von Bingen – abbesse, médecin, naturaliste, musicienne… – affirme l’interdépendance de toutes les strates de l’être humain, physiques et spirituelles. Il faut soigner l’âme pour soigner le corps, soigner le corps pour soigner l’âme. Le corps n’est pas l’adverse de l’esprit.

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Une représentation de Hildegarde von Bingen que je trouve très jolie, mais je n’ai pas trouvé le nom de son auteurice.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « MELKABA », Creid (Xenogears OST)

La Kabbale, tradition ésotérique du judaïsme, prolonge la théorie néoplatonicienne des émanations. Le monde se divise en strates successives, en une pluralité de mondes qui émanent étape par étapes de la source unique. Cette source est Dieu, Dieu comme En Sof, transcendant, sans fin et sans limites. Entre les quatre mondes principaux, il y a causalité réciproque.

La Kabbale décrit jusqu’à cinq niveaux de l’âme, qui peuvent, pour un même individu, connaître des destins différents après la mort. Ces différentes parties de l’âme correspondent aux différents mondes de la création stratifiée : l’individu est stratifié lui aussi.

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L’arbre des émanations, composé de dix sephiroth et de quatre mondes. Extrait d’un dessin de 2010

1 – Le niveau le plus bas est Nefesh. C’est l’âme animale, le siège des fonctions physiologiques et des instincts. Elle correspond au grec soma, considéré pas seulement comme corps matériel mais comme âme physiologique.
2 – Vient ensuite Ruah. C’est l’âme émotionnelle, le siège des sentiments. Elle correspond à psyché, anima.
3 – « Au-dessus » se trouve Neshama, qui correspond à l’âme intellectuelle, le siège de l’intelligence et de la raison. Ce niveau est relié directement à la source divine, et contient l’étincelle divine que chacun a reçu lors de sa naissance. C’est l’âme spirituelle qui correspond à l’esprit de Platon, le noûs, pneuma, spiritus.
4 – Plus haut encore (ou plus « profond » vers la source) vient Haya qui permet de prendre conscience du Tout et de la participation de l’individu à la totalité de la Création.
5 – Le niveau le plus élevé est Yehida. Cette pointe de l’âme n’est ressentie que par un très petit nombre de personnes. Elle seule permet d’appréhender l’En Sof.

schéma-esprits-coquillage

C’est un schéma que j’ai fait cet été. C’est censé représenter un coquillage en forme de spirale ascendante, vers la pointe de l’âme, mais des amis méchants m’ont dit que cela ressemblait plus à un caca… -_-

Pour simplifier, on peut voir la conception de la Kabbale comme un monisme : la matière, c’est de l’esprit densifié, c’est de l’esprit qui a chuté. Quelque chose s’est passé dans la création, au fil des émanations, qui a transformé une part de l’esprit initial en matière. Une sorte d’erreur, un accident, une adversité… Cette chute de l’esprit devenant matière rappelle la chute de l’esprit dans la matière du gnosticisme… Mais dans la Kabbale, elle est forcément voulue par Dieu, car sans cette chute il n’y aurait pas de création. Elle a lieu pour permettre aux âmes de suivre le chemin du retour à la source. « Aucun monde ne peut exister si son créateur ne se dissimule pas. »

Du platonisme et même de certains courant gnostiques, la Kabbale reprend l’idée de réincarnation. Chaque âme est unique et représente un fragment de Dieu ; les progrès de l’âme peuvent nécessiter plusieurs vies, terrestres ou non terrestres, plus ou moins matérielles. Adin Steinsaltz explique que des âmes peuvent même se combiner pour en former une seule : certaines âmes peuvent inclure plusieurs êtres antérieurs. De même, une grande âme peut se ramifier et s’intégrer à plusieurs personnes. Chaque âme doit suivre son propre chemin de retour vers Dieu : chaque âme se voit confier une mission unique, qui consiste en un cheminement qui lui est personnel.

Le gnosticisme et la kabbale sont des sources d’inspiration prisées par la pop culture, par la pop culture japonaise notamment.

J’ai crée il y a quelques années une liste sur le site senscritique des jeux vidéo où l’on retrouve un parfum gnostique. On y compte plusieurs Final Fantasy, Xenogears, Xenosaga, Xenoblade ; Chrono Cross ; les Shin Megami Tensei dont les Persona ; Catherine…

Article ici !

La pop culture occidentale n’est pas en reste, et l’essayiste Pacôme Thiellement l’a largement commentée… Avec les Beatles, David Bowie, les séries Lost, Twin Peaks, Buffy contre les vampires… Et bien sur Philip K. Dick, dont nous avons déjà bien parlé dans cette émission.
L’œuvre d’Alan Moore s’en imprègne aussi, très directement avec ses BD Promethea et son dernier roman Jérusalem, que j’ai pu lire pendant le premier confinement – je n’aurai jamais pu venir à bout de ses 1266 pages écrites en tout petit, sinon.

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Dans Promethea d’Alan Moore, l’héroïne part à la recherche d’un défunt et pour cela remonte l’arbre des sephiroth. Les sephiroth constituent des mondes, des dimensions reliées entre elles, à travers lesquelles l’esprit divin s’écoule et se densifie à mesure qu’il descend pour aboutir sur la matérialité. Le monde matériel est la dernière sephira, Malkhut.
Ici, les héroïnes sont dans la sephira Hod, où l’on trouve quelques fantômes. Les âmes des défunts peuvent se trouve dans l’une ou l’autre sephira, ou même dans plusieurs à la fois, ce qui correspond aux différentes strates de leur âme… Ces différentes strates élisant domicile dans des dimensions différentes.

Raison et sentiments par Descartes

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « UMN Mode », Xenosaga I OST

Le dualisme corps-esprit de René Descartes est emblématique. Au XVIIe siècle, Descartes renforce le dualisme hérité des philosophes grecs en éloignant encore davantage l’esprit du corps… Ou bien plutôt en éloignant le corps de l’esprit.
Pour Descartes, la matière – dite l’étendue – est une substance ; l’esprit ou l’âme – dite la pensée – en est une autre. Le corps relève de la matière. Le monde de l’étendue – auquel appartient le corps – est uniquement soumis aux lois mécanistes de la causalité : c’est une machinerie aveugle, dépourvue de toute âme. Seul l’esprit est libre, constituant un tout autre monde, qui n’est pas soumis aux lois mécaniques.

Il peut y avoir un corps vivant sans esprit. Les animaux, selon Descartes, sont dépourvus d’esprit. L’esprit – la pensée – serait propre aux humains. Aux humains mâles et femelles, car il faut reconnaître à Descartes son intelligence de l’égalité des sexes. (son disciple François Poulain de La Barre affirmait que « l’esprit n’a point de sexe »)

On attribue à Descartes la thèse de l’animal-machine, selon laquelle les animaux seraient de purs automates agissant par réflexe. Selon cette thèse poussée à l’extrême, les animaux seraient dépourvus de tout état psychique, n’auraient donc même pas de sentiments, même si cela y ressemble. Le cri de douleur d’un chien ne serait qu’un réflexe du corps et ne serait la manifestation d’aucun état psychique, d’aucun ressenti, d’aucun vécu subjectif.

Or, Descartes de déniait pas les sentiments aux animaux. Il faisait bien cette différence-là entre l’animal et la machine. MAIS selon lui, les sentiments ne relèveraient pas de l’âme : ils seraient les produits du corps. Ils n’auraient donc rien à voir avec les pensées et la raison, qui sont des produits de l’esprit.

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Descartes par Frans Hals, 1649

On voit là une différence avec le dualisme de Platon. Rappelons que pour Platon, l’esprit est ce qui donne vie à la matière ; les animaux non-humains ont donc aussi une âme. Le monde sensible est un reflet déformé du monde intelligible, mais pas une coquille morte dans laquelle le seul point de contact entre esprit et matière est le cerveau humain.

Deux substances différentes, donc, mais qui pourtant interagissent… et pas n’importe comment. Dans ses cours, Gilles Deleuze explique que selon Descartes, non seulement corps et esprit sont séparés, mais en plus ils sont dans un rapport adverse. « Quand le corps agit, c’est l’âme qui a une passion et qui pâtit ; quand l’âme agit, c’est le corps qui a une passion et qui pâtit. » En somme, l’esprit doit dominer le corps, être plus contre que avec, puisque l’influence du corps est pour elle dégradante. L’effort du sage doit être de faire obéir le corps.

Cela aura une influence profonde sur toute notre pensée occidentale, et particulièrement marquée en France où domine une conception très étroite de l’intelligence et de la rationalité qui méprise l’émotionnel et le sentimental. Si les sentiments viennent du corps, alors ils sont inférieurs à la pensée, à la raison, et doivent y être soumis.

Descartes faisait de la glande pinéale le point de contact entre l’esprit et le corps. Ce qui en faisait une bonne candidate à ce rôle, c’est qu’elle est l’une des rares structures à ne pas être présente en double exemplaire dans le cerveau. Elle est unique dans le cerveau, et l’âme étant vue comme une unité indivisible constituant l’essence de la personne, elle devait forcément s’attacher au corps par une zone unique, une sorte de noyau. En l’occurrence, un noyau en forme de pomme de pin. De plus, à l’époque, on pensait que la glande pinéale était propre aux humains. On la trouve en fait dans le cerveau de tous les vertébrés, et son rôle est de régler les rythmes de veille et de sommeil et les rythmes saisonniers.

Elle a besoin de la lumière du jour, le jour, et de l’obscurité la nuit pour bien ajuster notre rythme circadien. Chez certains reptiles, pour bien capter la lumière, elle se trouve en surface du crâne, et on peut même l’apercevoir.
Dans des courants ésotériques ou énergétiques, la glande pinéale correspond d’ailleurs au chakra du troisième œil.

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Le troisième œil d’Avalokiteshvara, le Bouddha de la compassion. gouache de 2016

Le monisme joyeux de Spinoza

♪ tapis : Kohei Tanaka & Shiro Hamaguchi, « The World’s Number One Oden Store », One Piece OST

Le même siècle que Descartes, mais plutôt dans sa seconde moitié, le philosophe néerlandais Baruch Spinoza s’oppose à ce dualisme cartésien. Il propose un monisme : le corps et l’esprit ne sont pas deux substances différentes. Ce sont pas deux « mondes » différents en interaction. Ce ne sont pas des « mondes », mais des attributs du même monde.

Pour Spinoza, Dieu est l’Être, la substance unique dont tout est constitué. Dieu, c’est la substance infinie qui possède une infinité d’attributs. Nous, les êtres vivants, sommes des étants finis et nous ne connaissons que deux de ces attributs : la pensée (l’esprit) et l’étendue (la matière). Nous sommes comme des êtres à deux dimensions (esprit et matière) dans un Univers possédant une infinité de dimensions. Mais ces dimensions ne sont pas séparables, et tous les attributs sont égaux. L’esprit n’est pas supérieur à la matière, l’âme n’est pas supérieure au corps, comme cela s’imposait chez les penseurs précédents. Chaque étant fini est un mode, une manière d’être de l’Être infini, comme le dit Gilles Deleuze dans ses cours. Je suis une manière d’être, avec un corps et une âme qui sont deux attributs de la même substance.

Ainsi, on ne fait pas agir l’âme sur le corps ou le corps sur l’âme. Ce n’est pas l’un contre l’autre, c’est l’un avec l’autre, entremêlés. On ne doit pas parier sur l’un contre l’autre, comme le faisait Descartes. Cela n’aurait pas de sens, puisqu’ils sont la même manière d’être mais exprimée dans deux attributs.

Que se passe-t-il dans les attributs que l’on ne connaît pas ? C’est l’occasion de faire de la science-fiction spinoziste.

Spinoza-blog

Portrait de Spinoza, 1665

Il n’y a pas plus de hiérarchie entre les attributs qu’entre les manières d’être. Les attributs sont strictement égaux du point de vue de Dieu, la substance absolue. Le Dieu spinoziste est immanent. Il est la substance unique, mais il n’est pas l’Un transcendant et métaphysiquement supérieur à ses émanations, hérité du néoplatonisme.

Pour Spinoza, l’esprit et le corps n’entretiennent pas une relation antagoniste, au contraire : élever l’âme, c’est renforcer le corps ; rendre le corps plus agile permet de rendre l’âme plus agile.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Melody-Go-Round », Sailing to the World

Les personnages du roman Île de Aldous Huxley citent ainsi Spinoza : « Rendez le corps capable d’accomplir un grand nombre de choses : cela vous aidera à parfaire l’esprit (et à atteindre ainsi un amour intellectuel de Dieu). »

Deleuze fait dire à Spinoza que « la tâche de la philosophie comme éthique est d’accéder à cette connaissance du corps et à cette conscience de l’âme qui dépasse la connaissance naturelle que nous avons de notre corps et la connaissance naturelle que nous avons de notre âme. Il faut découvrir cet inconscient de l’âme et cet inconnu du corps. »

Spinoza peut-être ainsi vu comme une sorte de précurseur de la psychologie des profondeurs. Il renouvelle le « Connais-toi toi-même » d’Athènes.

Aussi étrange que cela paraisse, Spinoza envisageait qu’une partie de l’âme puisse survivre à la mort. Il s’agirait de sa part active, créative, opposée à la partie mécanique et passive qui serait mortelle. Un soupçon de platonisme…
Ce qui participe à la part active de l’être humain, c’est sa part désirante. L’humain de Spinoza est un être de désir. Ce désir est le moteur de tout changement. Éteindre le désir, ce serait éteindre la puissance vitale et se déshumaniser. Bien orienté, grâce à la raison et l’intuition, le désir peut mener à la joie – par l’augmentation de la puissance d’agir – et à la béatitude, qui est une joie parfaite, en résonance avec l’Univers entier.

On ne peut s’empêcher de trouver des ressemblances entre ce monisme et cette sagesse de Spinoza et le monisme et la sagesse des philosophies orientales, le bouddhisme en particulier, où la joie tient une place si importante, et où la béatitude peut s’assimiler à la plénitude de l’Éveil.

Eros et Psyché, vers l’infini et au-delà !

Le désir, considéré comme provenant du corps ou bien dirigé vers le corps, a souvent été un objet de méfiance au fil de notre histoire philosophique. Il a suscité la méfiance, voire l’aversion, la haine et le mépris en tant qu’appétit corporel. Mais le désir a aussi été valorisé en tant qu’Eros. L’Eros de Platon est ce qui pousse l’âme incarnée – psyché – à contempler les Idées. Il mène l’âme à la quête de la beauté et de la connaissance. C’est un désir qui provient de l’âme et non du corps. C’est l’Eros qui pousse l’humain à philosopher. Ce désir ultime premier impulse l’élan vers le divin, vers le monde auquel l’âme appartient originellement et où elle n’aspire qu’à retourner.

Dans le bouddhisme, le désir alimente notre karma qui cause notre cheminement dans le Samsara, le monde conditionné, qui est un monde de souffrance. Mais ce cheminement permet d’atteindre finalement la libération.

Les formes du Samsara, le soi, le désir, les erreurs ne doivent pas être méprisées mais prises pour ce qu’elles sont. En tout cas, je l’interprète ainsi. Le désir n’est pas l’ennemi, mais ce qui nous guide – d’une manière qui peut-être fort sinueuse – pour parvenir à l’ultime désir. Cet ultime désir n’est plus le désir d’éternité du soi, mais le désir que tout être animé chemine vers le nirvana et soit libéré de la souffrance. C’est un désir entièrement rempli de compassion.

L’absence de désir n’est donc pas souhaitable, car elle éteindrait touts flamme motrice et anéantirait toute possibilité de progrès. Le désir est ce qui meut : il peut le faire évolutivement ou involutivement. Si l’on ne cherche qu’à réprimer le désir au lieu de le transformer, on est bloqué. De même, si l’on considère le corps comme un ennemi, si l’on méprise les formes du monde conditionné, alors on est très embourbé dans la dualité, et on est bloqué.

Le désir, c’est le sens, dans ses deux acceptions : la direction et la signification que nous donnons à notre vie.

Comme nous l’avons vu avec L’Histoire sans Fin de Michaël Ende dans la première saison d’Artborescience, il nous faut cheminer d’un désir à l’autre, évolutivement, créativement, selon notre parcours singulier, en remplissant notre mission propre… En progressant sur ce chemin, au cours duquel nous nous recréons en permanence, nous entrevoyons l’ultime trésor, le désir de tous les désirs : celui qui nous libère en nous tissant au monde dans sa totalité.

AURYN-blog
AURYN extraite de mon fanart pour L’Histoire sans fin

Dans L’Histoire sans fin, les deux serpents entrelacés et se mordant la queue représentent l’influence réciproque du monde imaginaire et du monde réel. On pourrait aussi dire de l’influence réciproque entre esprit et matière.

C’est avec les spiritualités orientales que nous reprendrons notre voyage, dans le prochain épisode ! De la non-dualité des sagesses asiatiques nous passerons à l’effervescence ésotérique et philosophique du XIXe siècle. Nous évoquerons la thèse de l’esprit quantique – sans faire la promotion du mysticisme quantique, attention ! – pour revenir finalement à cette opposition entre dualisme informatique et émergentisme, enrichie par tout ce que nous avons évoqué durant ces deux épisodes.

Je vous retrouverai le mercredi 7 avril pour la deuxième partie de « cyborgs, philosophes et fantômes » !

Voici les références biblio ou filmographiques pour cette émission :
Les pop références :

  • Altered Carbon, les romans de Richard Morgan édités en France chez Bragelonne, et la série de Laeta Kalogridis
  • Westworld, la série de Jonathan Nolan et Lisa Joy
  • J’ai cité de nouveau rapidement Ghost in the Shell.
  • Plusieurs œuvres vidéoludiques, musicales, cinématographiques ou littéraires inspirées par le gnosticisme ou la Kabbale : voir la liste « parfum gnostique dans les jeux vidéo »

Références documentaires :

  • Antonio Damasio, L’ordre étrange des choses, Odile Jacob, 2017
  • Christof Koch, A la recherche de la conscience, Odile Jacob, 2006
  • Robert Laughlin, Un Univers différent, Fayard, 2005
  • Pascal Picq, L’intelligence artificielle et les chimpanzés du futur, pour une anthropologie des intelligences, Odile Jacob, 2019
  • Sébastien Bohler, Où est le sens ? , Robert Laffont, 2020
  • Julian Jaynes, La naissance de la conscience de l’effondrement de l’esprit [bicaméral], PUF, 1994
  • Peter Kunzmann, Franz-Peter Burkard et Franz Wiedmann, Atlas de la philosophie, édité chez Le livre de poche, collection La Pochothèque
  • Trégo Kristell, « Des catégories de l’âme ? À propos d’un certain aristotélisme du jeune Augustin », Archives de Philosophie, 2017/4 (Tome 80), p. 711-731. DOI : 10.3917/aphi.804.0711. URL : https://www.cairn.info/revue-archives-de-philosophie-2017-4-page-711.htm
  • Les cours de Gilles Deleuze, que l’on peut trouver sur Youtube, gratuitement
  • Frédéric Lenoir, Le Miracle Spinoza, Fayard, 2017
  • Les commentaires et traductions de Jean-Yves Leloup de L’Evangile de Philippe, L’Evangile de Thomas et L’Evangile de Marie, Abin Michel, collection Spiritualités vivantes
  • Adin Steinzaltz, La rose aux treize pétales, Albin Michel collection Spiritualités vivantes, 2002
  • Gershom Scholem, La Kabbale, Folio Essais, 2003
  • Sur Pythagore, une émission qui m’avait beaucoup marquée en 2008 : L’historienne Henriette Chardak invitée dans La Tête au carré pour parler avec passion de son ouvrage sur la vie de Pythagore – Henriette Chardak, L’Enigme Pythagore : la vie et l’oeuvre de Pythagore et de sa femme Théano, Presses de la Renaissance, 2007 – (pas de podcast disponible)

Sur les sexismes et les anti-sexismes évoqués dans cet épisode :

  • Eric Sartori, Histoire des femmes scientifiques de l’Antiquité au XXe siècle, Plon, 2006
  • Alain Galonnier. Stercoris saccus : la représentation de la femme comme corps adjuvant et transgressif dans la pensée chrétienne à la basse Antiquité et au Moyen Âge. 2018. hal-01494143v3
  • François Poullain de la Barre, De l’égalité des deux sexes, discours physique et moral, où l’on voit l’importance de se défaire des Préjugés. disponible ici au format PDF

♪♪♪ Laurence Revey, « Ma ouè / Allehlujah » , Laurence Revey

Artborescience S2 ep4 : références musicales

Posted by on 27 Fév, 2021 in Artborescience, Evènements, Site | 0 comments

Cet épisode – « cyborgs, philosophes et fantômes – partie 1 » – est diffusé le mercredi 03 mars 2021 à 17h, sur Radio Campus Clermont-Ferrand, 93.3.

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Générique : Melody Gardot, « If The Stars Were Mine », version orchestrale, My One And Only Thrill

Pause musicale : Laurence Revey, « valts’in » , Laurence Revey

En fin d’émission : Laurence Revey, « Ma ouè / Allehlujah » , Laurence Revey

Tapis :

  • Herb Alpter & Tijuana Brass, « Ladyfingers », Whipped Cream and Other Delights
  • Bear McCreary, « Baltar’s Dream », Battlestar Galactica OST
  • Jeff Russo, « Altered Carbon Main Titles », Altered Carbon Soundtrack – Season 1
  • Laurence Revey, « Ma ouè / Allehlujah » , Laurence Revey
  • Yasunori Mitsuda, « Path to Enlightment », Sailing to the World
  • Philippe Bertion, « Soleil bleu », Inspire
  • mini pause musicale et tapis : Enya, « Boadicea »
  • Anonymous 4, Music and Visions of Hildegarde von Bingen, « Veni Spiritus eternorum », The Origin of Fire
  • Anonymous 4, Music and Visions of Hildegarde von Bingen, « Wisdom and her Sister », The Origin of Fire
  • Yasunori Mitsuda, « MELKABA », Creid (Xenogears OST)
  • Yasunori Mitsuda, « UMN mode », Xenosaga I OST
  • Kohei Tanaka & Shiro Hamaguchi, « The World’s Number One Oden Store », One Piece OST
  • Yasunori Mitsuda, « Melody-Go-Round », Sailing to the World

Parfum gnostique dans les jeux vidéo

Posted by on 21 Fév, 2021 in Artborescience, Site | 0 comments

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Je transfère ici l’article écrit sur mon ancien blog des couleurs qui croustillent.

J’ai créé sur www.senscritique.com une liste, assez subjective et sans prétention, qui relève quelques références et influences gnostiques dans les jeux vidéo. Je poste ici la version de longue de l’introduction de cette liste, pour ne pas la surcharger sur le site (ça ferait trop vilain) !

~ ~ ~

Nous éprouvons souvent le sentiment que tous les grands récits – ceux qui font résonner les cordes les plus profondes et à la fois les plus aiguës de notre être – racontent en réalité la même histoire. Une même histoire réfractée en plusieurs scénarios, dispersée dans plusieurs esprits dont chacun perçoit une facette différente. Cette Méta-histoire, s’il s’agissait de celle de la chute de Sophia et du règne des Archontes – règne contre lequel les gnostiques et Philip K. Dick avaient tenté de nous mettre en garde ?
Et si cette Méta-histoire n’était rien de moins que la nôtre ?
Et si Hironobu Sakaguchi, Tetsuya Takahashi et d’autres de leurs collègues avaient compris que les gnostiques avaient déjà tout compris ?

Petits rappels sur le gnosticisme : il est souvent associé au christianisme primitif. Avant la découverte des manuscrits de Nag-Hammadi, on ne connaissait le gnosticisme (terme plus restrictif que la Gnose, mais je passe là-dessus) que par ses détracteurs. En 1945, dans les grottes de Nag-Hammadi en haute Égypte, sont découverts des textes apocryphes en copte, qui nous offrent des sources directes du gnosticisme.

Ces textes sont :

L’Évangile de Thomas. Vous pouvez notamment le trouver traduit et commenté par Jean-Yves Leloup aux édition Albin Michel, collection Spiritualités vivantes.

L’Évangile de Philippe. Encore J-Y Leloup, Albin Michel, Spiritualités vivantes.

L’Évangile de Marie (Marie Madeleine). Toujours J-Y Leloup, Albin Michel, Spiritualités vivantes.

La Pistis Sophia. (quasi introuvable. Si vous ne savez pas quoi m’offrir pour Noël…)

L’Hypostase des Archontes. (pareil)

D’autres que j’ai oubliés.

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Un résumé hyper condensé de cette mythologie gnostique :

De la Plénitude, s’est écoulée/s’est épanchée/a chuté l’Eon Sophia, la sagesse. Dans sa descente éclair, elle crée, par erreur et par mégarde (ou pas), des entités pourvues d’une psyché et d’une intelligence froide et mécanique, mais dépourvues d’étincelle divine et d’imagination créatrice : les Archontes. Yaldabaoth est le chef de ces créatures. En raison de sa nature inférieure, il est incapable de percevoir Sophia ou d’entrevoir la Plénitude. Aveugle à ces vérités supérieures, il se prend pour le dieu créateur de la matière qui l’entoure.

En vérité, le but de Sophia, c’était de créer la Terre et l’être humain (Anthropos). Sophia parvient à réaliser son projet, mais les Archontes ne l’entendent pas de cette oreille. Ils pourrissent la création de Sophia, jaloux de l’Anthropos qui, lui, possède l’étincelle divine que Sophia lui a insufflée. Yaldabaoth, qui se prend toujours pour le dieu créateur, impose sa loi à l’être humain et le tyrannise, l’entrave et l’aveugle. Le Dieu de l’Ancien Testament, celui qui chasse Adam et Eve du jardin d’Eden, ce ne serait pas le vrai « Dieu » qui siège dans la Plénitude, mais Yaldabaoth, le démiurge. (il semble que ce soit beaucoup plus compliqué en vérité ; il pourrait y avoir eu deux créations successives, ou plus ou moins parallèles (ce qui pourrait expliquer deux textes de la Création dans l’Ancien Testament, notamment?) Bref.)

Quant à Sophia, elle aurait pu s’incarner dans la Terre (oui, DANS la Terre ; pas dessus : dedans (théorie Gaïa)), selon certaines interprétations très… audacieuses et originales. (je suis en effet tombée, en vagabondant sur internet, sur des interprétations anti-judéo-chrétiennes et écolo-païenne de la chute de Sophia… Des interprétations qui ne sont pas dénuées d’intérêt mais qui ont l’air de dériver vers des trucs pas toujours cool.)

~ ~ ~

Le relevé des références sera extrêmement simplifié pour chacun des jeux, car :
– J’ai des souvenirs très lacunaires de la plupart de ces jeux, que j’ai terminés il y a bien trop longtemps pour ma faible mémoire.
– Je n’ai ni le temps ni la compétence pour pousser les analyses très loin.

Je n’ai pas une culture vidéoludique énorme, alors n’hésitez pas à me signaler d’autres jeux qui pourraient être concernés !

Voici donc la liste : Esprit gnostique dans les jeux vidéo

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Post-scriptum, suite à un commentaire important et intéressant :

On m’a fait très justement remarquer que cette liste et son introduction en particulier pouvaient « confondre le lecteur quant à la différenciation entre gnosticisme et procédé littéraire (le gnosticisme relevant d’une véritable croyance, alors que dans ces exemples on a affaire à une simple facilité narrative très pratique au niveau des twists et du rythme, ultra-utilisé en littérature », et que j’avais « bien fait de parler d' »esprit gnostique », encore que cette expression fait très « courant de pensée secret ». »

Cela me conduit à apporter une précision importante quant à la nature et à la prétention de cette liste. J’ai donc répondu :
« Par « esprit gnostique », quant aux œuvres, je voulais plutôt évoquer un état d’esprit plus qu’une véritable adhésion à un courant de pensée. Quelque chose qui relève plus de l’intuition, du sentiment que de l’idéologie. Ce que je ressens (c’est très personnel), c’est que cet « esprit gnostique » relevé dans certaines œuvres provient non pas d’un simple procédé narratif, mais d’un message (peut-être inconscient) de leurs auteurs, ou d’un état d’esprit qui imprègne notre époque ; l’expression d’une sorte d’égrégore peut-être, ou que sais-je encore. Cette liste a donc quelque chose de fondamentalement subjectif, et c’est avant tout de mes propres inclinations dont il est question, bien que je me propose d’y introduire éventuellement les vôtres ! »

Notons tout de même que de nombreux jeux contiennent des références explicites aux mythes judéo-chrétiens en général et gnostiques en particulier. (tout comme il y a des auteurs japonais qui adorent mettre des symboles kabbalistiques partout, mais c’est plus pour le swag que pour défendre une position idéologique particulière, effectivement !)

N’hésitez donc pas à me faire part de vos sentiments gnostistisants (que c’est moche…), qu’auront pu susciter en vous certains jeux !

~ ~ ~

J’en profite aussi pour partager une autre liste très cool : Les gros arbres dans les J-RPG.

Et des liens sur le gnosticisme :

– Une émission bien faite et très synthétique de France Culture : Écrits gnostiques de Nag Hammadi

Les gnostiques vus par Pacôme Thiellement

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Les jeux de la liste :

(sera complété plus tard)

 

Artborescience S2 ep3 : Corps et esprit avec le cyberpunk – partie 2

Posted by on 11 Fév, 2021 in Artborescience, Evènements, Site | 0 comments

Created with GIMP

Cet épisode a été diffusé le mercredi 10 février 2021 à 17h, sur Radio Campus Clermont-Ferrand, 93.3.

♪♪♪ Générique sur « If The Stars Were Mine »

Artborescience…
Grand-Mère Feuillage, j’aimerais te poser une question… (extrait Pocahontas de Disney)
– Qu’est-ce que c’est, cette théorie du chaos ? Qu’est-ce que ça signifie ? (extrait Jurassic Park de Steven Spielberg)
Les êtres qui… nous ont conduits ici… Ils communiquent… Au moyen de la gravité, non ? (extrait Interstellar de Christopher Nolan)
ça fait deux questions !
MAIS ils savent PAS communiquer ! Si ça se trouve ils sont encore en train de faire joujou avec leurs ordinateurs sans s’occuper de leur cerveau… (extrait La Belle Verte de Coline Serreau)
– Artborescience : arts, sciences, nature et pop culture !

Bonjour à toutes et tous !

Cette deuxième saison d’Artborescience est toute consacrée au thème corps-esprit.

♪ tapis : Mark Mancini, « Village Crazy Lady », Moana / Vaiana OST

Dans les deux premiers épisodes de cette saison, nous avons défini ce qu’est le corps, l’esprit et la conscience en nous appuyant sur les travaux de neuroscientifiques tels qu’Antonio Damasio et Christof Koch. Ces scientifiques sont émergentistes : ils considèrent le psychisme comme une propriété émergente des organismes vivants, dès lors que leur système nerveux leur permet de ressentir ce qu’ils sentent, de générer des représentations de leur environnement extérieur et de leurs mondes intérieurs.
Les hôtes de Westworld ont accompagné nos réflexions, suivis des transhumains d’Altered Carbon et de quelques cyborgs telles que Gally de Gunnm et le le Major Kusagani.

Nous avons insisté, dans l’épisode 2, sur l’impossibilité de digitaliser un esprit humain en raison même ce qu’est l’esprit, selon la conception émergentiste. L’esprit n’est pas un ensemble de données ; l’esprit – l’expérience subjective, la conscience et les opérations inconscientes… sont issus de processus à l’œuvre dans un système nerveux complexe inclus dans un corps vivant. Ce corps vivant est un corps qui produit des émotions, perçues par l’esprit qui en émerge de cette perception même.
Pour la même raison, on pourrait exclure qu’un psychisme puisse émerger d’un système purement numérique, ou de toute autre structure qui ne serait pas biologique… telle que le champ magnétique d’un trou noir, comme dans L’Ogre de l’Espace de Gregory Benford.

♪ tapis : Muse, « Algorithm », Simulation Theory

Tout du moins, si une forme de psychisme émerge spontanément d’un réseau colossal d’informations, d’une structure numérique alambiquée, d’un océan de matière protoplasmique ou du champ magnétique d’un trou noir, elle serait au mieux analogue à l’esprit humain (ou animal plus largement), mais certainement pas homologue.

Pascal Picq explique : « Dans le champ des théories de l’évolution […], un caractère est dit « homologue » quand il est issu d’une même espèce ancestrale, alors qu’il est dit « analogue » s’il a été acquis indépendamment (par parallélisme ou convergence adaptative).

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Le papillon moro sphinx, que l’on voit butiner par chez nous l’été, est un exemple mignon d’analogie morphologique avec le colibri.

Il poursuit : «  Au risque de paraître péremptoire, soyons parfaitement clairs ici : les IA ne seront jamais homologues aux intelligences animales et humaines : elles ne fonctionneront jamais de la même façon, même si un jour elles devaient acquérir des états de conscience et connaître des émotions – ce que l’on appelle l’IA forte. Même ainsi, elles resteraient dotées de formes de d’intelligences analogues, c’est-à-dire capables de reproduire des tâches intellectuelles humaines, mais selon leurs propres procédés. »

Selon Pascal Picq, on devrait parler des intelligences animales au pluriel et non au singulier, puis qu’elles engendrent des capacités très diverses et se construisent à partir d’adaptations diverses à des contraintes diverses. Elles peuvent varier à la fois en degré et en nature entre les espèces. Les singes et les grands singes, humains inclus, partagent les mêmes formes d’intelligence, mais à divers degrés, avec des capacités cognitives similaires. Même si certaines espèces de cétacés semblent surpasser certains singes en intelligence, la cognition d’un chimpanzé reste, toujours selon Pascal Picq, bien plus proche de celle d’un humain que de celle d’un cétacé.

♪ tapis : Etienne de la Sayette, « Safari Kamer », Kobugi

Les intelligences des singes et grands singes sont homologues, car elles procèdent de la même évolution – des mêmes co-évolutions sur lesquelles nous reviendront un peu plus loin. Entre l’intelligence des primates et celle des cétacés, il y aurait plutôt analogie : elles se sont construites dans des milieux différents, pour développer des capacités différentes pour répondre à des contraintes différentes.

Certains oiseaux font preuve de capacités qui n’ont rien à envier à celles des primates, alors que leurs cerveaux sont absolument et relativement beaucoup plus petits, et structurés différemment de ceux des mammifères (à taille corporelle égale, le cerveau d’un oiseau est 100 fois plus petit que celui d’un mammifère). Et que dire de la pieuvre, avec son système nerveux d’invertébré qui ne dispose pas de la protection de la myéline, et qui montre pourtant de grandes capacités cognitives, avec son cerveau principal et ses huit cerveaux auxiliaires (un dans chaque tentacule)…

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La belle pochette par Ben Hito de l’album Kobugi, avec une tortue cosmique et des micro-organismes agrandis.

Pourtant, malgré la diversité de ces capacités et de ces organisations cérébrales, le singulier a un sens : ces intelligences sont des propriétés d’esprits animaux, de l’esprit animal qui émerge du corps animal. Un corps émotionnel qui devient un corps capable, agissant et un corps pensant.

L’homologie suivante demeure : nos systèmes nerveux complexes sont tous le produit d’une évolution qui a commencé avec un ver, l’ancêtre de tous les bilatériens. On peut garder le pluriel des intelligences animales, et envisager le singulier pour l’esprit animal, qui manifeste des formes d’intelligences très diverses mais qui reposent sur cette même faculté : employer la conscience subjective pour « reprogrammer » les « agents zombis » ou en créer de nouveaux (Christof Koch). Cette conscience reprogrammatrice, créative, est animée et orientée par le plaisir et la douleur, les appétits, les désirs, la curiosité, le conatus. Elle permet de s’adapter à des situations nouvelles, d’apporter des réponses à des problèmes nouveaux ; ou bien encore d’apporter de nouvelles réponses à un même problème, de faire preuve d’inventivité même quand aucun problème ne se pose. Créer de nouveaux problèmes, de nouvelles situations, de nouvelles questions.

En quelque sorte, l’évolution des IA prend un peu le chemin inverse de l’évolution du vivant : elles sont d’abord programmées pour produire des résultats semblables à ceux qu’effectuent des êtres vivants en mobilisant des capacités cognitives supérieures. Quand on cherche à programmer des machines pour singer des compétences plus «primitives », telles que se faire mouvoir efficacement un corps doté de pattes dans un environnement naturel, c’est un tout autre défi… Les insectes surpassent encore n’importe quelle IA dans ce domaine.

♪ tapis : Muse, « Algorithm », Simulation Theory

A priori, pour rendre les machines intelligentes – au sens d’une IA forte, consciente et créative – il faudrait singer complètement la vie… On imagine ces « fantômes » artificiels plongés dans des corps artificiels également, mais conçus pour imiter les processus à l’œuvre dans un organisme vivant, à commencer par les émotions.

Comme les Réplicants de Blade Runner, qui sont bien plus des humains synthétiques, conçus pour être le plus humains possibles, que des robots. Comme les Cylons de Battlestar Galactica. Une intelligence artificielle forte aurait besoin, pour se développer, d’un corps émotionnel et d’un corps capacitaire – c’est-à-dire un corps capable de faire et surtout d’apprendre à faire. Un corps qui manipule, qui construit, qui ajuste, qui façonne, qui éprouve ses limites tout en s’augmenter grâce à des outils. Un corps-esprit capable, agissant et apprenant – créatif car sachant se reprogrammer lui-même.

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Cylon sophistiquée – numéro Six en colère

♪ tapis : Etienne de la Sayette, « Safari Kamer », Kobugi

L’habileté motrice de l’être humain et l’adaptation aux outils qu’il a crées ont joué un rôle crucial dans le développement de son cerveau et la construction de ses capacités cognitives. Il y a co-évolution entre le cerveau, l’habileté motrice et le développement des techniques.

Le cervelet des singes arboricoles s’est grandement développé pour permettre une aisance de mouvement et la recherche de nourriture dans un environnement en trois dimensions, partant du sol jusqu’à la canopée, en passant par les écheveaux de branchages. La complexité de la vie sociale a contribué à la sophistication de leur cerveau et de leur esprit.

La bipédie a ouvert la voie à un autre mouvement d’expansion du cerveau et de l’esprit. Elle libère les mains, ce qui permet au bipède de manipuler longuement des objets. La dextérité se développe.

En libérant les mains, elle libère la bouche. La bouche ne porte plus des objets. Elle peut émettre des sons variés, sur la durée. Le langage permet de transmettre les techniques rendues possibles par la dextérité.

La bipédie, ou même n’importe quel mode de déplacement est un défi énorme pour nos robots, alors que cela semble si élémentaire pour nous… D’ailleurs, la bipédie s’apprend. Un enfant « sauvage » reste quadrupède.

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Pascal Picq écrit que la cognition des singes est une « cognition distribuée, qui se construit dans les rapports physiques au monde et les relations avec les autres, ce qui s’ajoute à l’apprentissage et la culture. En fait, l’action, la perception et la cognition sont indissociables ».

On peut élargir cette idée à la cognition animale en général (a priori, au sens strict, la cognition ne peut être qu’animale… Même si on entend de plus en plus parler de l’intelligence des plantes, et que le domaine de l’informatique commence à s’emparer du terme de « cognition »…).

Une machine ne fait pas preuve de dextérité. La dextérité est le fruit d’un apprentissage, d’une auto-réorganisation. La machine manipule selon un programme, tout comme elle résout des problèmes selon des algorithmes pré-établis. Si elle est « intelligente », c’est dans un sens superficiel : elle produit des résultats qui, certes, peuvent impressionner et susciter la crainte d’être dépassés chez ceux qui réduiraient leur propre intelligence à de l’efficacité logico-mathématique, mais qui ne procèdent en rien d’une démarche intelligente, cognitive et consciente. Chez les animaux, cette efficacité résulte d’apprentissages qu’on ne peut dissocier de la conscience subjective et des affects. De plus, les formes d’intelligence valorisées dans notre culture (logico-mathématique, spatiale…) sont en fait corrélées avec toutes les autres formes d’intelligence, même les plus méprisées. Pascal Picq écrit : « Pour des raisons méthodologiques, les chercheurs ont eu tendance à dissocier les capacités cognitives impliquées dans la résolution de problèmes physiques (objets, outils, manipulation, cartes mentales de lieux, efficacité des déplacements…) de celles mobilisées dans les situations sociales et qui sont nettement plus complexes à mettre en évidence, surtout dans la nature. [Les études montrent en fait] que [toutes ces capacités] sont corrélées. [Ces capacités] sont fortement associées, quand elle ne sont pas en partie les mêmes. »

Or, si être intelligente c’est avoir conscience, donner du sens, pouvoir créer des réponses nouvelles, répondre à des problèmes inédits et créer des questionnements nouveaux… (Olivier Houdé, Christof Koch) Alors, les machines ne sont pas intelligentes et ne sont pas près de le devenir, malgré les récents progrès en « intelligence artificielle ». On n’effleure pas l’IA forte ! On peut programmer une machine pour mimer des comportements animaux (humains ou non) ou produire des résultats mathématiques, reconnaître des visages via des algorithmes très sophistiqués et « apprenants »… Mais les mécanismes sous-jacents n’ont toujours rien à voir avec ce qu’il se passe dans le corps-esprit d’un être vivant.

Pascal Picq évoque ces diverses acceptions, parfois contraires, de l’intelligence et de la cognition, mais ce n’est plus le sujet ici.

Nous avons beaucoup parlé de la conscience lors de la première émission de la saison, nous n’y reviendrons pas. Nous ne attarderons pas non plus sur les diverses définitions de l’intelligence ; nous en avons dépeint une en particulier durant la saison 1 et ce début de saison 2. Le développement de ce sujet pourra faire l’objet d’une autre émission.

Revenons au cyberpunk et à Altered Carbon, et aux conceptions de l’esprit auxquelles il peut renvoyer.

Pour nous remettre dans le contexte et nous replonger dans l’ambiance, le petit extrait :

Extrait de Altered Carbon, début du résumé de la saison 1 au début de la saison 2

♪ tapis : Jeff Russo, « Altered Carbon Main Titles », Altered Carbon Soundtrack – Season 1 & 2

Dans le roman, on parle souvent « d’interface corps-esprit ». Un esprit stocké dans une pile et placé dans un nouveau corps n’aurait qu’à s’adapter à cette nouvelle peau comme à de nouveaux vêtements ou à un nouvel équipement. Cet esprit serait comme un nouveau pilote dans l’avion.

Les influences de ce nouveau corps sur le comportement existent : par exemple, quand le corps est celui d’une personne qui a été dépendante à la nicotine, cela donne envie de fumer au nouvel hôte qui occupe le corps.

J’emploie ces termes pour épouser le point de vue des personnages du roman, mais à mon avis il est faux : si j’étais un personnage de ce roman, je concevrais l’inclusion d’une pile dans un corps comme le moyen d’influencer l’esprit qui en émerge déjà, afin que cet esprit épouse les traits de personnalité enregistrés dans la pile et que la mémoire digitalisée remplace la mémoire du cerveau de ce corps.

Écoutons ce qu’en dit un personnage de la série :

Extrait de Altered Carbon, saison 2 – « Le corps a une mémoire »

En effet, le corps a une « mémoire ».

♪ tapis : Nubya Garcia, « Together Is a Good Place To Be », Source

Stress de tripes

Ce qu’on sait, c’est que même si l’ensemble du corps intervient dans l’édification de notre psychisme, certains lieux jouent un rôle particulièrement important. En tout premier lieu, le système nerveux. Et dans notre système nerveux, certains lieux jouent un rôle particulièrement important. Il y a le chef d’orchestre et le chaudron bouillonnant de complexité sans lequel nous ne serions pas humains : notre cerveau. Cependant, ces dernières années, d’autres lieux sont arrivés sur le devant de la scène médiatique, en raison de l’influence importante qu’ils exercent sur notre santé mentale, sur nos émotions et nos sentiments, sur nos humeurs et même sur nos capacités cognitives.

La star de ces dernières années, c’est l’intestin. Le livre de Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin, a contribué à sa renommée.

200 millions de neurones forment le système nerveux entérique. (un cerveau humain, c’est environ 100 milliards de neurones et autant de cellules gliales qui jouent un rôle fondamental dans la neurotransmission)

Le système nerveux entérique communique de manière étroite avec le système nerveux central. Le microbiote – la flore intestinale – joue un rôle très important dans cette communication. Le microbiote intestinal, c’est environ 100.000 milliards de bactéries, plus des milliards de virus et de champignons, avec lesquels nous vivons en symbiose. Pris ensemble, ce microbiote pèse environ 1kg, en général, et peut aller jusqu’à 5kg.

La recherche s’intéresse aux liens entre les déséquilibres du microbiote intestinal et certains troubles et maladies psychiques, comme le stress, l’anxiété, la dépression et les maladies neurodégénératives. Il pourrait même être impliqué dans la schizophrénie et l’autisme.

On comprend alors mieux pourquoi le stress, l’angoisse, l’inquiétude, l’aversion mais aussi l’excitation, l’enthousiasme, le bonheur, l’amour, la tendresse nous prennent aux tripes, nous les remuent, les soulèvent, les contractent ou les relâchent… D’où les expressions telles que « avoir la boule au ventre », « se faire de la bile », «  avoir des papillons dans le ventre »…

♪ virgule : Melody Gardot, « Over The Rainbow », My One And Only Thrill

♪ tapis : Mark Mancina, « Village Crazy Lady », Moana / Vaïana OST

L’épigénétique

Nos émotions secouent nos tripes et les habitants de nos tripes secouent nos émotions.

Le stress lié à des traumatismes, en plus de nous ébranler au plus profond de nous, est « enregistré » autour notre ADN. Les évènements de la vie et les émotions qu’ils provoquent s’inscrivent dans l’expression même de nos gènes. C’est ce que l’on appelle l’épigénétique.

Pour reprendre la définition de Wikipédia : « L’épigénétique (mot-valise de épigenèse et génétique) est la discipline de la biologie qui étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible (lors des divisions cellulaires) et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence nucléotidique (ADN).

« Alors que la génétique correspond à l’étude des gènes, l’épigénétique s’intéresse à une « couche » d’informations complémentaires qui définit comment ces gènes vont être utilisés par une cellule ou… ne pas l’être. »

Sur l’épigénétique, une étude menée par plusieurs chercheurs de l’Inra et de l’Inserm, intitulée « Épigénétique et réponses transgénérationnelles aux impacts de l’environnement », et publiée dans la revue médecine/sciences de janvier 2016, propose pour son premier paragraphe le sous titre : Les théories de J.B. Lamarck revisitées à la lumière de l’épigénétique.

Jean-Baptiste Lamarck a proposé, entre le XVIIIe et le XIXe siècle, une théorie transformiste reposant notamment sur la transmission des caractères acquis. Cette théorie a été écartée au profit de la théorie de l’évolution de Darwin, reposant sur la transmission des caractères les plus avantageux par sélections naturelle et sexuelle. La théorie de Darwin a été complétée depuis. Aujourd’hui, nous savons que l’évolution est un processus composite qui résulte de multiples mécanismes. Certains de ces mécanismes n’ont été étudiés qu’à la fin du XXe siècle, tels que l’épigénétique qui réhabilite l’idée de transmission de caractères acquis, et le transfert horizontal de gènes.

A propos de l’épigénétique, l’article de médecine/sciences commence ainsi – je cite :

« Notre capacité à répondre aux différents défis et aléas de la vie, aux facteurs de stress et au risque de maladie, pendant l’enfance et au cours de la vie adulte dépend du capital santé et du capital humain dont nous sommes dotés à la naissance.

Les notions selon lesquelles des mécanismes non génétiques et non culturels peuvent transmettre la mémoire des expositions à divers environnements et conditionner les réactions des générations suivantes, sont à la base du concept des origines développementales de la santé et des maladies (DOHaD) et suscitent un intérêt grandissant. Elles remettent au goût du jour les propositions de J.B. Lamarck, longtemps décriées. Les impacts environnementaux liés à l’alimentation, au stress, aux produits chimiques, ou à d’autres influences psychoaffectives, géographiques, politiques ou socio-économiques peuvent affecter trois générations, voire plus. »

https://www.medecinesciences.org/en/articles/medsci/full_html/2016/01/medsci20163201p35/medsci20163201p35.html

Précédemment, nous avons vu que le corps est à l’origine des émotions. Nous savons maintenant que le corps porte une mémoire des évènements vécus par l’individu, notamment des évènements traumatisants. Un stress important provoque une méthylation de l’ADN. Cette méthylation est réversible. Mais tant qu’elle n’a pas été résorbée (tant que l’individu n’a pas été soigné), cette méthylation est transmise à la descendance qui souffre alors de troubles liés à des traumatismes qu’elle n’a pas elle-même vécus.

Extrait Altered Carbon : Les deux combattants qui s’entre-tuent sont mariés, et leurs enfants doivent voir leur ADN bien méthylés à chaque fois qu’ils voient rentrer leurs « parents » dans des corps inconnus…

♪ tapis : Square Enix Music, « On Our Way – Jazz Arrangement », Jazz Final Fantasy VII

Revenons un peu au pinacle de notre système nerveux : au cerveau lui-même.

Le psychisme modèle le cerveau, le cerveau modèle le psychisme ; il y a causalité réciproque. Mémoriser, apprendre, modifie vos réseaux de neurones. Vos neurotransmetteurs conditionnent vos capacités à apprendre et à mémoriser comme ils conditionnent vos humeurs. Votre humeur et votre motivation conditionnent ces capacités. Votre environnement conditionne vos humeurs et l’émission de vos neurostransmetteurs.
Nous avons dit, dans l’épisode précédent, qu’il y a des boucles rétroactives partout.
La motivation, par exemple, c’est une question psychologique et aussi un problème neurologique.

Rappelons que la pile corticale ne remplace pas le cerveau ! Les corps dans lesquels sont implantés les piles ont toujours un cerveau, et donc les fonctions qui vont avec.

Ainsi, la pile contient des informations qui influencent le cerveau pour modeler l’esprit qui en émerge sur le modèle du pseudo-esprit « digitalisé ».

Les personnes fortunées peuvent se payer des clones de leur propre corps… Ces corps sont stockés indéfiniment en attendant de peut-être servir, et n’ont pas grandi dans un utérus humain. Ces clones sont comme inertes, endormis… On n’apprend rien de leur degré d’activité cérébrale. Selon la doxa du monde d’Altered Carbon, on les imagine comme dépourvus d’activité mentale.

Voici un extrait du roman :

♪ tapis : Muse, « Algorithm », Simulation Theory

Lecture par Jérémy : « La salle était ovale et le dôme du plafond s’élevait au moins à deux étages du sol. L’endroit était énorme, de la taille d’un temple du Harlan… La lumière orangée n’était pas intense et la température était celle d’un corps humain. Les sacs de clones étaient partout, cellules translucides et veinées de la même couleur que la lumière, suspendus au plafond par des câbles et des tubes nutritifs. Les clones étaient vaguement visibles à l’intérieur, emmêlement foetal de jambes et de bras, mais parvenus à maturité. En tout cas, la plupart d’entre eux en étaient à ce stade. Il y avait d’autres sacs plus petits où de nouvelles additions au stock étaient cultivées. Les sacs étaient organiques, un substitut de matrice, et grandissaient avec le fœtus pour atteindre la taille adulte. Tout cela pendait comme un mobile fou, n’attendant qu’un coup de vent pour se mettre en mouvement. »

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Une enveloppe conservée dans un sac, livrée avec le flingue

Comment le cerveau des clones cultivés a-t-il pu se développer sans stimulation ? Un « esprit digitalisé » arrivant dans un corps cloné ne serait-il pas handicapé par un cerveau débile ?

Les méthodes non-invasives d’observation in utero, développées lors des dernières décennies, ont permis de montrer comment le fœtus intègre déjà des informations sensorielles et comment elles influencent le développement du système nerveux. Ces informations sont mémorisées et influencent également la vie affective de l’individu après la naissance.

Extrait Altered Carbon, saison 1: « une pile corticale dans un corps de serpent »

Verbatim :
« J’ai choisi de porter mon objet unique. On nous dit qu’il est interdit d’implanter un esprit humain dans autre chose qu’un corps humain. Mais qui obéit aux lois ? Donc, je vous présente Janus. Un violeur et un assassin qui devait entrer en suspension quand j’ai décidé de me l’offrir et de lui faire une place à mes côtés. Il aurait dû lire les petits caractères… J’étais curieuse de savoir ce qu’il arrivait à un homme implanté dans un corps de reptile. Observer la réaction du cerveau néo-mammalien englué dans une forme de vie aussi élémentaire. Pour la science… Il se trouve que ça rend fou. J’ai essayé de le ré-envelopper une fois, et il est resté par terre à ramper. Donc maintenant, c’est un serpent pour toujours. »

Le roman de Richard Morgan décrit comment le changement de corps influence l’esprit, et comment l’esprit prend conscience de ces changements. Le héros, par exemple, se rend compte que ses réponses aux stimuli peuvent être accélérées ou ralenties lorsqu’il « arrive » dans une nouvelle enveloppe, tout comme sa pensée peut s’opacifier et se ralentir, ou au contraire s’éclaircir et se fluidifier.

Un exemple touchant est celui du sentiment amoureux que le héros développe pour – attention, divulgation – l’amante de la personne à qui appartenait originellement l’enveloppe dans laquelle il a atterri… Et qui aimait passionnément cette femme.

« Entre Ryker et elle, l’alchimie avait dû être dévastatrice. Je me rappelais avoir lu que les phéromones initiales de deux corps attirés l’un par l’autre subissaient une forme d’encodage : plus longtemps lesdits corps étaient à proximité, plus ils étaient intensément liés. Aucun des biochimistes interrogés ne comprenait le processus, mais ils avaient fait des essais et jouer en laboratoire. »

Les émotions viennent du corps et elles engendrent des sentiments ; mais des sentiments proviennent aussi de la pile : c’est bien le but de cette satanée fichue pile de mes deux (hémisphères cérébraux).

Voici une nouvelle réflexion du héros du roman :

Lecture par Jérémy : « Quand j’étais enfant, je croyais qu’il y avait une personne essentielle, une sorte de personnalité centrale autour de laquelle les éléments de surface pouvaient évoluer sans modifier l’intégrité de son identité. Plus tard, j’ai commencé à comprendre qu’il s’agissait d’une erreur de perception, causée par les métaphores que nous employons pour nous définir. La personnalité n’est rien de plus que la forme passagère d’une des vagues devant soi… Ou, pour ralentir le processus à une vitesse plus humaine, la personnalité est une dune. Une forme passagère qui répond au stimulus du vent, de la gravité, de l’éducation. De la carte des gènes. Tout est sujet à l’érosion et au changement. La seule façon de rester soi est de se mettre en pile pour toujours.

« De la même façon qu’un sextant primitif fonctionne suivant l’illusion que le Soleil et les étoiles tournent autour de notre planète, nos sens nous donnent l’illusion de la stabilité dans l’univers et nous l’acceptons, parce que sans cette illusion, rien ne peut être accompli. »
« Mais qu’un sextant nous permettre de naviguer sur l’océan ne signifie pas que le Soleil et les étoiles tournent autour de nous. Malgré tous nos efforts, en tant que civilisation, ou individus, l’univers n’est pas stable, comme n’importe quelle forme vivante en son sein. Les étoiles se consument, l’univers lui-même se déploie… nous sommes composés de matière en mouvement constant. Nous sommes des colonies de cellules en alliance temporaire, se reproduisant et se dégradant, nous sommes un nuage incandescent d’impulsions électriques et de codes mémoire précairement gravés sur du carbone. C’est la réalité. C’est ça, la connaissance de soi, et cette perception peut bien sûr donner le vertige. Certains d’entre vous, s’ils ont servi dans les postes de commandement du vide, penseront sans doute qu’ils ont été confrontés au vertige de l’existence… »
[…]
Si on ne pouvait rencontrer la même personne deux fois dans sa vie, que cela signifiait-il pour les membres des familles, pour les amis qui attendaient au central d’injection quelqu’un qu’ils allaient voir apparaître sous les traits d’un étranger ? Comment pouvaient-ils se sentir proche du nouvel arrivant ?
Et une femme consumée par la passion pour un étranger portant le corps de celui qu’elle avait aimé. Etait-elle plus proche ? Plus loin ? »

La pensée vient à Kovacs que le meilleur moyen de rester soi-même, c’est finalement de rester inerte dans une pile, puisque la personnalité et l’identité sont comme des vagues et non comme des noyaux inaltérables. Mais que devient l’esprit stocké dans une pile quand la pile n’est pas dans un corps ?

Tant que la pile est nue, sans corps, l’esprit stocké dedans n’est a priori qu’une somme de données inertes. Ce n’est donc pas un esprit. Quand la pile est implantée dans la nuque d’une enveloppe, alors les données sont lues, et l’esprit se manifeste ou existe. On a une nouvelle conscience qui émerge, un être nouveau qui vient à la vie. Quand le corps meurt, alors l’esprit meurt aussi. La pile permettra qu’un nouvel esprit naisse, qui présentera quelques caractéristiques de son aïeul « pilal » grâce à la sauvegarde. Ces données psychiques devront alors s’adapter au nouveau corps et absorber la manière dont le nouveau corps fonctionne – en tout cas, dans le roman Carbone Modifié, c’est ainsi que les choses sont présentées.

En disant que l’esprit n’existe plus quand il est stocké, je considère l’esprit comme un processus ininterrompu, ou un ensemble de processus entremêlés : conscience et activités inconscientes, issues d’une activité cérébrale variable mais permanente (je renvoie aux émissions précédentes pour les définitions de ces activités).

On verrait les choses tout autrement si l’on considérait la pile comme le support d’une âme faite d’une substance qui lui est propre. Alors, on pourrait imaginer une âme/esprit/fantôme passant de corps en corps grâce à la pile, voire parfois de pile en pile. Peut-être que ce fantôme s’accroche aux données informatiques, mais en est distinct. D’ailleurs, peut-être que certains personnages de la série se représentent les choses ainsi, mais alors se pose le problème du double enveloppement.

Extrait Altered Carbon : le double enveloppement

« Vous tenez qui ? »
« Dimitri Kadmin, un tueur à gage de Vladivostok. Plus connu sous le nom de Dimi le jumeau. Il travail beaucoup pour les Yakuzas. »
« Dimitri fait confiance à personne. Du coup, il fait des copies illégales de lui-même et les implante dans des corps achetés au marché noir. Ça s’appelle le double-enveloppement. Et la sentence, c’est la vraie mort. »
« On garde sa pile corticale. À un moment ou à un autre, on attrapera une autre de ses enveloppes, et il sera foutu. »
« Aaah puta madre ! »
« Quoi ? »
« Elle a grillé. »

Le double enveloppement

A vrai dire, la série a comme ressuscité – mais exorcisé un peu aussi – de très vieux cauchemars. Des cauchemars ontologiques d’enfance. Je vous ai déjà dit que j’avais été très tourmentée par la vie et l’esprit de mon doudou. Ou plutôt de ma doudou, parce que c’était une oursonne. Je me rappelle, à 4 ou 5 ans dans mon lit, me tourner dans tous les sens, l’esprit torturé par cette question : comment est-ce que je ferais si ma doudou – ce à quoi je tenais le plus au monde et qui, à mes yeux, devait être vivante – était dupliquée ? Est-ce qu’il serait possible que ma doudou et sa copie conforme, indiscernable de l’originale, soient la même personne ? Comment faire pour les aimer de la même manière sans qu’aucune ne soit blessée ?

♪ tapis : Nobuo Uematsu, « Lifestream », Final Fantasy VII OST

Quand on aime un être plus que tout au monde, comment supporter l’idée que cet être puisse être dédoublé, dupliqué ? Si je ne devais en emporter qu’une seule des doudous avec moi et en abandonner une autre, comment choisir ? Cela me paraissait aussi horrible que l’idée de la disparition du doudou, voire encore plus horrible. Cela me paraissait obscène, infernal, contre-nature, diabolique. Sans le savoir, j’étais dans cette conception judéo-chrétienne de l’âme-esprit comme un noyau insécable, un atome immatériel et sacré qui définit la personne. Dupliquer, c’est comme diviser : c’est briser l’unicité sacrée de l’être, c’est bafouer son intégrité.

Le Diable, étymologiquement, c’est celui qui divise. Dupliquer Doudou, c’était la diviser, et c’était donc une œuvre diabolique. C’était un crime beaucoup plus grave qu’un meurtre… C’était une sorte de meurtre ontologique.

Dans Altered Carbon, le double enveloppement est d’ailleurs l’un des pires crimes que l’on puisse commettre, avec le meurtre par vraie mort. Le multi-enveloppement est puni par l’effacement, c’est-à-dire la vraie mort.

♪ tapis : Square Enix Music, « On Our Way – Jazz Arrangement », Jazz Final Fantasy VII

Vraie mort, fausse mort, transmigration, esprit incarné ou désincarné… Dans Altered Carbon, les désincarnations et réincarnations se succèdent… Un esprit digitalisé pourrait se réincorporer et changer de corps comme de véhicule. Une personne pourrait vivre plusieurs vies tout en prolongeant une existence perçue comme unique.

Mais entre deux corps, l’esprit désincarné n’existe plus. Des données sont stockées pour recréer, plus tard, des processus psychiques ressemblant à ceux qui se sont interrompus. Pourtant, l’individu qui naît a la croyance de renaître aussi simplement que s’il se réveillait… Comme s’il sortait d’un sommeil absolu, sans rêves, sans corps – et donc, en vérité, une mort.

Le héros, Takeshi Kovacs, est passé d’une vision de la personnalité comme un noyau d’intégrité inaltérable à la vision d’une succession de vagues qui se forment, se déroulent et se défont.

Cela nous renvoie à des icônes fantomatiques, à des images spiritualistes, à des pensées religieuses.
Dans le prochain épisode, il sera question de spiritualité, de spiritualisme et de matérialisme, de monisme et de dualisme, de croyances religieuses… toujours émaillés de culture pop !
Je vous retrouverai le mercredi 3 mars pour parler d’esprits désincarnés et de corps-esprit inséparables.
Merci à Jérémy d’avoir prêté sa voix à Takeshi Kovacs.

Références documentaires :

Pop références évoquées :

  • Altered Carbon, le premier roman de la trilogie de Richard Morgan (Carbone Modifié), et la série de Laeta Kalogridis
  • Westworld, la série de Jonathan Nolan et Lisa Joy
  • Encore et toujours rapidement, Blade Runner et Battlestar Galactica
  • Rappel très rapide aussi de L’Ogre de l’Espace de Gregory Benford