Artborescience S3 ep6 : Dépression et rémission

Artborescience S3 ep6 : Dépression et rémission

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Cette émission a été diffusée sur Radio Campus Clermont-Ferrand, 93.3, le mercredi 04 mai 2022 de 17h à 18h. Vous pouvez retrouver le podcast sur le site de Radio Campus Clermont-Ferrand.

Ci-dessous, une version enrichie du texte de l’émission. Le texte diffusé a en effet été élagué afin de pouvoir tenir dans le temps imparti.

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Bonjour à toutes et tous,

La suite de l’analyse de His Dark Materials sous l’angle du thème corps-esprit ne sera pas pour aujourd’hui. Cela dit, on ne quitte pas complètement le thème des rapports entre corps et esprit puisqu’il sera question, dans ce nouvel épisode d’Artborescience, de la dépression. Ce thème a toute sa place dans cette émission, à plusieurs titres : il s’agit d’un problème qui concerne potentiellement tout le monde, directement ou indirectement ; d’un enjeu de société et d’un sujet de recherche qui concerne plusieurs disciplines scientifiques. C’est aussi l’objet de nombreuses fausses représentations chez les personnes qui n’en souffrent pas, un thème artistique et littéraire fécond pour les personnes qui en ont souffert. En somme, c’est un sujet important.

De plus, je ne prétends pas à l’exhaustivité (c’est évident, mais ce sera encore moins le cas que d’habitude) : j’ai dû rédiger cette émission assez rapidement (j’ai décidé du thème sur le tard – une semaine avant la diffusion, c’est peu). Certains propos ne seront pas suffisamment sourcés, car je m’appuierai notamment sur les souvenirs de lectures antérieures dont j’ai parfois perdu les sources. J’ai essayé d’en retrouver un maximum pour au moins les noter dans l’article, mais je ne les ai pas encore toutes repêchées.

Bienvenue, en ce mercredi 04 mai 2022, dans ce sixième épisode de la saison 3 d’Artborescience, intitulé « dépression et rémission ».

♪ tapis : Ben Salisbury et Geoff Barrow, « Cells Divide », Annihilation OST

Comme chaque thème traité dans Artborescience, nous évoquerons la dépression sous l’angle scientifique – en l’occurrence, sous l’angle de la médecine et de la biologie. L’idée d’Artborescience, c’est aussi d’appréhender chaque sujet en le replaçant dans une réalité complexe que les arts contribuent à tisser. Nous nous intéresserons notamment au film Melancholia de Lars von Trier, au roman Annihilation de Jeff Vandermeer et à son adaptation cinématographique par Alex Garland.
J’apporterai aussi une part de témoignage et je me contenterai bien sûr d’évoquer mon ressenti de la dépression sans déborder de ce champ : il s’agit d’étayer le sujet par une approche phénoménologique, et certainement pas d’étaler ma vie privée et mentale.

Sommaire :
1 – Mélancolie et dépression (définitions et bref historique)
2 – L’enfer en nous
3 – Annihilation : réfraction et dispersion des structures
4 – Neurotransmetteurs, traumatismes et hérédité
5 – La dépression chez les enfants et les adolescents
6 – Melancholia de Lars von Trier : reconstruire le sens
7 – Se remettre et habiter
8 – Conclusion : dépression et compassion

 

Kirsten Dunst dans Melancholia de Lars von Trier

1 – Mélancolie et dépression (définitions et bref historique)

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Arni (Another World) », Chrono Cross OST

D’emblée, halte aux méprises et aux préjugés. La simple déprime, la baisse de moral momentanée, la déception, la langueur, l’ennui ou des sentiments mitigés comme la nostalgie… ne sont pas de la dépression. La dépression est une maladie neuropsychologique grave dans laquelle l’esprit part en vrille en même temps que la chimie du cerveau déraille.

Le site de l’INSERM et le journal du CNRS nous informent qu’une personne sur cinq a souffert, souffre ou souffrira de dépression au cours de sa vie. Le risque de suicide concerne 5 à 20 % des personnes souffrant de dépression. Elle touche deux fois plus les femmes que les hommes. Elle peut survenir à tout âge de la vie. Rappelons que la dépression, ça ne se voit pas forcément. La dépression ne se révèle parfois à l’entourage de la personne malade que lorsque cette dernière en meurt. D’où l’importance d’en parler, d’informer et de déculpabiliser les personnes qui en souffrent.
Nous reviendrons tout bientôt sur les symptômes et les critères de la dépression. Un historique rapide nous permettra déjà d’en approcher quelques uns.

Jadis, on ne parlait pas de dépression, mais de mélancolie.

« Mélancolie » vient du latin melancholia qui provient lui-même d’un mot grec qui signifie « bile noire ». Cette bile noire est celle du système des humeurs et des tempéraments établi par Hippocrate au IV siècle avant J.C. Selon ce système, quatre « humeurs », c’est-à-dire quatre fluides, font fonctionner le corps humain et influencent le psychisme. La prédominance de l’un de ces quatre fluides détermine le tempérament d’une personne. Chaque humeur est associée à un élément, une saison, un organe et une planète. Lorsque le sang prédomine, la personne est joviale et joyeuse. C’est le tempérament sanguin. Aujourd’hui, quand on dit de quelqu’un qu’il est sanguin, c’est plutôt pour dire qu’il est coléreux et démarre au quart de tour… Or, cela correspond plutôt au tempérament dit bilieux ou colérique, associé à la bile jaune secrétée par le foie. La lymphe correspond au tempérament lymphatique ou flegmatique : c’est le tempérament des personnes sereines, imperturbables voire un peu apathiques. Enfin, il y a la bile noire qui donne le tempérament mélancolique, caractérisé par la tristesse. D’où l’expression « se faire de la bile » = s’inquiéter, se tourmenter. La bile noire est aussi nommée « atrabile », dont dérive l’adjectif « atrabilaire » qui signifie irascible, maussade, lunatique ou… mélancolique.

La mélancolie des Grecs du siècle d’Hippocrate possédait un contenu bien plus vaste que ce que nous appelons dépression. Elle recouvrait plusieurs maladies et troubles mentaux tout comme certains états d’esprit moins pathologiques. La mélancolie grecque montre de nombreuses facettes utiles et lumineuses, qu’elle soit une tristesse dont la puissance permet de vivre pleinement un deuil puis de le surmonter, ou bien encore une certaine lucidité teintée de désespoir qui contribue à façonner le génie humain. Cette bile noire serait comme un carburant de l’intelligence, de la créativité et de la résilience comme on dit aujourd’hui, et de la capacité à se réinventer ou à réinventer le monde.

Aujourd’hui, en psychiatrie, le sens de la mélancolique s’est restreint. Le terme désigne la dépression dans sa forme la plus grave.

La mélancolie est de nos jours usitée aussi en un sens plus léger et littéraire : c’est un vague à l’âme qui n’est pas complètement désagréable, une langueur mêlant tristesse, désir et complaisance… L’héritage d’un spleen romantique adouci. A noter que cela rejoint partiellement le sens antique, mais on est assez loin de la mélancolie en psychiatrie.

Melancolia I d’Albrecht Dürer, icône emblématique de mon adolescence

♪ tapis : Ben Salisbury et Geoff Barrow, « Cells Divide », Annihilation OST

En psychiatrie, on parle de dépression ou de troubles dépressifs : c’est pareil. Le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) dresse la liste des symptômes et critères permettant de diagnostiquer une dépression. Les troubles dépressifs peuvent présenter des formes variées et plusieurs degrés de sévérité. Le DSM V inclut dans les troubles dépressifs notamment la dépression majeure, le trouble dépressif persistant, le trouble dysphorique prémenstruel… On parle aussi parfois de dépression réactionnelle pour un état dépressif qui survient consécutivement à un évènement stressant et qui semble déclenché par lui.

Le dossier de l’INSERM reformule assez bien les symptômes de la dépression majeure :

« La dépression peut être caractérisée par :
Une humeur dépressive, le plus souvent caractérisée par une tristesse pathologique quasi-permanente et intense, une anxiété marquée et parfois une indifférence affective. Cette humeur dépressive est associée à une douleur morale profonde, une perte de l’estime de soi et un pessimisme majeur, parfois associé à des idées de culpabilité inappropriées.
Une perte de l’élan vital, c’est-à-dire une perte d’intérêt et du plaisir à l’égard des activités quotidiennes, même celles qui étaient habituellement plaisantes (anhédonie).
Le sentiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, des idées de mort ou de suicide récurrentes, parfois des projets suicidaires, signant un risque suicidaire majeur.
Un sentiment d’angoisse quasi-permanent, notamment au réveil, qui peut favoriser le passage à l’acte.
Un ralentissement psychomoteur, observable par une modification de la marche, de la voix, des gestes, de l’initiative et de la fluidité idéiques.
Une fatigue (asthénie), souvent plus marquée le matin.
Une perte d’appétit, souvent associée à une perte de poids.
Des troubles du sommeil, avec souvent une insomnie en deuxième partie de nuit et un réveil matinal précoce.
Des troubles de l’attention, de la concentration et de la mémoire chez la plupart des malades.

Le diagnostic est posé lorsqu’une personne présente une humeur dépressive ou une perte de l’élan vital, associée à au moins quatre autres des symptômes décrits ci-dessus, tous les jours depuis au moins deux semaines, et ce en présence d’un retentissement des symptômes et d’une souffrance associée. L’intensité de l’épisode est le plus souvent associée au nombre de symptômes présents. »

Je me permets d’ajouter qu’une dépression, c’est long, très long, même si l’on reçoit les traitements appropriés, que l’on suit les thérapies appropriées, que l’on adopte une bonne hygiène de vie et que l’on se fabrique toutes les béquilles qui conviennent. Ça peut durer des mois, des années, des décennies…

Les hypothèses sur les causes de la dépression sont multiples. Les causes semblent en être réellement multiples avec des niveaux de causalité variables. Les causes seraient à la fois biologiques, neurochimiques, psychologiques, psychosociales, environnementales. Mais nous y reviendrons, et nous verrons plus tard comment les dysfonctionnement chimiques peuvent trouver leur origine – et même leurs origines – dans l’environnement de la personne.

Les symptômes les plus visibles, les plus objectivables, les plus aisément identifiables pour un observateur extérieur tels que l’insomnie, la perte d’appétit… sont des symptômes graves (ne pas manger et ne pas dormir pendant plusieurs semaines, c’est pas très pratique pour vivre), mais assez superficiels : ils sont la conséquence de l’enfer intérieur vécu par la personne. De quoi est fait cet enfer pour la personne qui en est prisonnière ?

Illustration par Sebmaestro

2 – L’enfer en nous

Des artistes l’ont bien exprimé par les arts audiovisuels… Pourtant, on ne peut comprendre vraiment ce qu’est la dépression quand on ne l’a pas vécue. On peut en dire autant de n’importe quel état mental, évidemment, mais c’est particulièrement important de le rappeler pour la dépression parce que les gens se méprennent souvent sur sa nature et accablent trop souvent de préjugés les personnes qui en souffrent. Quand la dépression leur tombe dessus, ces gens mesurent l’épaisseur de leur ignorance passée.

Ce qui suit est mon témoignage personnel. Je tâcherai de ne décrire que les symptômes liés à la dépression en taisant ceux qui relèvent plutôt de l’anxiété et d’autres choses, bien que l’anxiété fasse partie des symptômes relevés dans le dossier de l’INSERM cité précédemment. Les troubles anxieux et dépressifs restent des troubles distincts, bien que la dépression aime beaucoup comboter avec les troubles anxieux et d’autres trucs pénibles. Je précise aussi que je vais décrire les symptômes d’une dépression majeure et sévère.

La dépression, c’est l’enfer, comme le chante Stromae. L’enfer est en vous : ses flammes issues de vos propres neurotransmetteurs vous consument et vous assistez impuissant-e à votre agonie qui semble ne jamais devoir finir. Ce feu noir consume le sens des choses, des êtres, de tout ce qui tisse l’existence. Il consume le sens de l’existence elle-même.
Ce qui vous est le plus cher, le plus précieux, le plus sacré n’échappe pas à l’attaque des démons issus de parties de votre esprit/cerveau qui se révèlent tout d’un coup comme des diables bondissant hors de leur boîte. Ces démons vous susurrent des horreurs, ils vomissent leur bile noire sur l’ensemble de votre vie. Tout est souillé. Il ne subsiste aucun refuge. Tout s’effondre : vos espoirs, vos joies, vos petits plaisirs, vos habitudes, votre enthousiasme, vos passions, votre vitalité, et jusqu’à votre personnalité. Du moins, c’est ce que vous ressentez et ce qui ébranle l’ensemble de votre système nerveux.

Cette perte de sens généralisée est généralement associée à la psychose, mais il y a une grande différence : la personne en dépression demeure lucide, sa conscience demeure suffisamment claire pour assister avec horreur au spectacle de la désintégration des piliers de son psychisme.

Ce délitement du sens n’est pas intellectuel et conceptuel. Ce délitement, ce n’est pas celui de l’appréhension intellectuelle du sens, c’est celui du sentiment du sens. C’est le sentiment intime du sens qui a disparu. C’est la conviction du sens qui s’effondre ; le sens du sens au final. Vous n’êtes plus certain-e que le sens que vous donniez aux choses ait un sens… C’est comme si la signification et l’importance que vous donnez à tout ce qui en a pour vous n’avaient plus aucune légitimité à exister. C’est un sentiment de vide qui s’empare de vous, mais un vide plein d’une froideur et d’une cruauté abyssales. C’est un sentiment d’absurdité monstrueuse, qui vous rend étranger à la vie. C’est douloureux et angoissant à l’extrême. C’est une réelle torture, bien loin de l’image un peu paisible que l’on pourrait se faire de la mélancolie.

Ce dont vous êtes sûr-e et ce sur quoi vous êtes lucide, c’est que votre cerveau dysfonctionne. Pour le sentez et vous le savez. Vous le constatez. Vous savez que ce n’est pas le réel qui tout à coup a basculé, mais vous savez que c’est vous. C’est vous qui avez basculé : vous en êtes conscient-e car vous êtes capable de maintenir une appréhension correcte du réel. Ce n’est pas non plus votre connaissance du monde qui a changé. Ce qui a radicalement changé – et vous le savez –, c’est la manière dont vous recevez le monde et la manière dont vous recevez la connaissance que vous en avez. Et ce n’est pas rationalisable. D’ailleurs, vous rationalisez beaucoup… Beaucoup trop. Ce qui n’est en l’occurrence d’aucun secours. Plus vous rationalisez, plus vous culpabilisez parce que vous savez qu’il n’y a aucune raison valable (dans votre situation actuelle personnelle en tout cas) de ressentir cette indicible détresse, cet abattement total, cette terreur fondamentale, générale, et parfois cette indifférence ou cette horreur insupportables. Vous aimeriez pleurer parce que cela vous soulagerait… Mais vous n’y parvenez même pas. Votre état comprend une part d’affliction mais surtout une part d’horreur pure qui assèche les larmes. Cet état comprend aussi le reste, ce reste qui fait que la dépression est autre chose qu’une simple somme d’émotions négatives.

J’ai parlé de démons qui surgissaient hors de la boîte noire… L’un de ces démons, je l’ai nommé Choronzon. (c’est un premier « tip » : nommer vos démons, ça peut faciliter une mise à distance salutaire – faut pas hésiter éventuellement à leur donner des noms un peu ridicules. Il faut les prendre au sérieux, mais pas trop… Un peu de dérision dans la potion). Je suis tombée sur Choronzon en m’intéressant à Daath, l’abîme de la kabbake et à la manière dont cette fosse a été peuplée par l’esprit malsain d’Aleister Crowley. Je n’ai pas de sympathie pour le bonhomme, je le rappelle, mais ça reste un objet fascinant de pop culture. Choronzon, c’est d’abord un nom inventé par John Dee, l’astrologue d’Elizabeth Iere d’Angleterre, pour nommer un démon particulièrement vilain. Crowley a fait de Choronzon le démon de la dispersion qui hante l’abîme sans fond de Daath, cette sephira cachée ou virtuelle associée à la connaissance, qui sépare le monde de la création du monde de l’émanation. Le voile de la conscience sépare ces deux mondes. Choronzon est le démon qui règne sur des formes vides, dénuées de sens et de conscience, et qui ne peuvent donc se maintenir. Ce sont des formes vides et mortes qui ne tardent jamais à se disperser.

Voici ce qu’en dit Crowley dans ses Confessions (j’ai trouvé cette traduction sur ce site : LA ) :

« Le nom de l’Habitant dans l’Abîme est Choronzon, mais il n’est pas vraiment un individu. L’abîme est vide d’être ; il est rempli de toutes les formes possibles, toutes également stupides, chacune donc mal dans le seul vrai sens du mot – c’est-à-dire dénué de sens mais malin, dans la mesure où il aspire à devenir réel. Ces formes tourbillonnent insensément en amas au hasard comme des diables de poussière, et chaque agrégation fortuite s’affirme comme un individu et crie: « Je suis moi! » conscient tout le temps que ses éléments n’ont pas de véritable lien ; de sorte que la moindre perturbation dissipe l’illusion tout comme un cavalier, rencontrant un diable de poussière, l’amène en pluies de sable sur la terre. »

Choronzon, ça sonne comme corrosion et comme corruption. C’est celui qui corrode et corrompt tout.

Sophie, étudiante portant en elle l’entité Prométhéa, pérégrine dans l’abîme de Daath vu par Alan Moore (Promethea, Alan Moore, tome 5 pour la version française – le découpage y est différent de la version originale)

Tant que le traitement approprié n’est pas en place, le sommeil seul pourrait offrir un peu de répit. Malheureusement, le sommeil vous fuit. Il vous fuit totalement. Ce n’est même plus l’insomnie matinale dont aviez déjà souffert pendant des années auparavant, quand il était impossible de vous rendormir à partir de 2h du matin. Non, là vous ne vous endormez plus du tout. Jamais. Ni la nuit, ni le jour, et les somnifères qui fonctionnaient auparavant à peu près ne vous font plus rien. Même une petite sieste en journée est impossible : votre cerveau terrifié est comme une biche blessée dans un sous-bois. Vous êtes comme une biche mortellement blessée dans un sous-bois qui attend le prédateur qui viendra l’achever. Vous sentez l’odeur putride du prédateur, mais vous ne le voyez jamais arriver. Les nuits sont pires que les journées. Les ombres y sont encore plus opaques et collantes : vous suffoquez dans votre lit comme un goéland étouffé par la marée noire. Quand vous êtes éveillé-e – c’est-à-dire tout le temps – le mazout vous colle à la peau chaque heure, chaque minute, chaque seconde.

Vous ne pouvez donc plus dormir, et vous ne pouvez plus vous nourrir non plus. Comme pour Justine dans le film Mélancholia de Lars von Trier, tout a un goût de cendre. Aussi gourmand-e et limite goinfre que vous étiez auparavant, votre désintérêt pour la nourriture est au diapason de l’horreur que l’existence vous inspire.

Vous ne pouvez pas vous reposer et, en même temps, vous pouvez à peine vous lever. Pourtant, vous tâchez de faire bonne figure, avec le peu de vitalité qu’il vous reste, parce que vous aimez vos proches (malgré vos sentiments qui semblent s’effilocher) et que vous avez le sens du devoir. C’est ce qui vous sauve durant cette phase si noire. Vous vous levez malgré l’épuisement et la sensation d’être en train de mourir – et parfois l’envie de mourir afin de pouvoir vous reposer vraiment et retrouver un esprit vierge – pour remplir dans la mesure du possible vos devoirs familiaux et professionnels. Vous le faites en mode économie d’énergie. Vous êtes en mode survie. Vous êtes toujours la biche mortellement blessée. Vous vous allongez dès que vous le pouvez pour ne pas vous écrouler physiquement devant autrui. Vous vous sentez en permanence écroulé-e à l’intérieur : c’est un effondrement qui n’en finit pas, comme au cœur d’un trou noir. Et vous sentez qu’à chaque instant le corps risque de suivre sans prévenir. Mais vous tenez.
Des mois ou des années plus tard, quand vous serez sorti-e de cet enfer, vous pourrez applaudir ce courage, cette force et cet amour dont vous avez su faire preuve… Mais la volonté n’est pas toute puissante : elle ne peut pas faire revenir d’un coup de baguette magique les neurotransmetteurs qui vous manquent. Elle ne vous guérit pas de la dépression. Elle vous aide à survivre un temps, c’est tout. Ça ne suffit pas.

Vous êtes en enfer. Ou plutôt vous êtes l’enfer puisque l’enfer, c’est votre cerveau. C’est une éternité de tourments qui semblent vous attendre, les tourments les plus atroces que vous ayez connus. Vous êtes persuadé-e que votre vie est finie.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Arni (Another World) », Chrono Cross OST

Et puis… presque du jour au lendemain (en fait plutôt d’une semaine à l’autre), grâce à un traitement médicamenteux adapté, vous allez mieux (je rappelle qu’il s’agit un témoignage personnel : tout le monde ne réagit pas de la même manière aux médicaments). Certes, vous n’allez pas complètement bien (on ne peut même pas dire que vous allez bien tout court) et vous n’êtes pas comme vous étiez avant (vous ne serez plus jamais comme vous étiez avant), mais vous n’êtes plus à l’agonie, et c’est déjà colossal. Vous pouvez enfin dormir et vous nourrir. Votre vision du monde rebascule vers une ouverture sur la lumière. Dans cette noirceur qui vous semblait infiniment opaque, l’espoir revient. C’est quelque chose de merveilleux et d’assez stupéfiant, exotique comme un saut quantique. Le linceul de ténèbres qui recouvrait toute chose a magiquement commencé à se dissiper, et votre environnement retrouve une part de ses couleurs, de ses attraits, de ses significations, de sa structure, de son importance. Vous retrouvez l’appétit, l’appétence et le goût de vivre, l’envie d’être.

Progressivement (très progressivement), on retrouve même quelques instants de joie. L’existence n’est plus synonyme d’accablement. Le voile noir n’est cependant pas très loin : vous le sentez planer comme un détraqueur à vos côtés… Mais justement, ce qui est important, c’est que ce détraqueur n’est pas vous. Il est en dehors de vous et ne vous possède plus totalement. Vous savez maintenant qu’il peut être repoussé et que vous n’êtes pas condamné-e à l’enfer. Vous réalisez que vous manquiez « juste » des bons neurotransmetteurs. Vous ne manquiez pas de courage ou de volonté, vous ne manquiez pas de raison et de réflexion (au contraire…), vous ne manquiez pas non plus d’abnégation et de capacité à aimer vos proches. Vous manquiez d’élan vital parce que vous aviez un gros problème de sérotonine. Vous aviez besoin d’un traitement pour que votre cerveau puisse fonctionner correctement, avec la présence suffisante de cette molécule.

Les médicaments ne font pas tout non plus, mais ils rétablissent votre fonctionnement neurochimique, ce qui est essentiel. Ils vous remettent sur pied . Vous avez alors la force d’avancer, de progresser et de travailler réellement sur vous. Une psychothérapie est en général nécessaire. Je pense notamment aux TCC (thérapies cognitives et comportementales), dont l’efficacité est plutôt bien étayée (sources : des professionnels et des études relayées par La Tronche en Biais dont je dois retrouver les sources). Personnellement, je n’ai pas encore assez de recul pour témoigner au sujet des TCC.

Avant de parler plus avant des causes de la dépression (qui ne résument en fait pas, évidemment, à un problème de neurotransmetteurs), je voudrais partager des extraits d’un article qui évoque plutôt la mélancolie (en tant que forme la plus grave dépression) et qui entrent fortement en résonance avec le vécu que je viens de vous exposer. Cet article de Franz Kaltenbeck, paru dans la revue Savoirs et clinique, est intitulé « La violence de la mélancolie selon David Foster Wallace ou les limites du chiffrage ». Il y est question de l’œuvre littéraire de David Foster Wallace, un brillant écrivain américain et professeur de philosophie qui a souffert de dépression pendant au moins les vingt dernières années de sa vie, jusqu’à sa fin prématurée à 46 ans. Dans son roman Infinite Jest, David Foster Wallace prête ses propres expériences à ses personnages. Je cite l’article :

« Il ne fait aucun doute que Kate présente des traits pathologiques empruntés à l’auteur. Comme lui, elle a du répondant lors de son dialogue avec un jeune interne. À la question de celui-ci : « Pourquoi avez-vous voulu vous faire du mal ? », elle répond : « Je n’ai pas voulu me faire mal, j’ai voulu mourir ! » Puis, elle lui explique qu’elle n’appartient pas à ceux qui veulent partir parce qu’ils se haïssent eux-mêmes ni à ceux qui se tuent parce que leur chat est mort ou parce qu’ils ont raté un examen. Elle n’a pas non plus voulu se punir, elle voulait simplement ne plus prendre part au jeu, ne plus penser, ne plus rien sentir. Une étrange sensation (feeling) est la raison de sa volonté de mourir. C’est la raison pour laquelle elle est ici dans une chambre sans fenêtres et privée de ses lacets. L’interne veut savoir si la sensation qu’elle veut fuir est celle de la dépression. Elle rejette ce mot de dépression qui vous fixe à l’idée de quelqu’un de muet et triste qui regarde par la fenêtre et soupire, de quelqu’un qui a le blues mais qui est néanmoins dans un état paisible. Ce qui lui fait mal n’est pas un état mais une sensation qu’elle ressent partout dans son corps, dans ses mains, ses bras, dans ses jambes, son ventre, sa tête…

(p. 73). C’est plus de l’horreur que de la tristesse, « c’est pire que ce que vous pouvez imaginer », il faudrait le stopper, mais on n’y arrive pas, cette horreur se produit de façon implacable. Le médecin nomme la sensation dont elle parle « angoisse ». Mais pour Kate ce n’est pas le concept adéquat. Il s’agit d’autre chose : tout devient horreur, tout devient laid, scabreux (lurid), rude (harsh), criard, épineux (spiny). »

« Est-ce que vous vous êtes jamais senti nauséeux ? », demande Kate Gompert à son médecin, mais pas seulement à l’estomac : partout, à l’intérieur de votre corps, comme si chacune de vos cellules, celles de votre cerveau incluses, était nauséeuse. Une sensation qui ne vous quitterait jamais (p. 74). Puis, elle lui réclame des électrochocs ou un coma contrôlé. Si ces demandes sont refusées, alors on devra lui rendre sa ceinture (pour qu’elle puisse s’étrangler). »

« Il n’y a pas seulement l’anhédonie (mélancolie simple), torpeur spirituelle dans laquelle on perd la capacité de sentir du plaisir et on désinvestit les objets auxquels on était attaché. Cette forme de dépression n’est pas directement douloureuse, mais la froideur qui y règne peut affoler le sujet. Son monde devient une carte du monde sur laquelle le malade peut naviguer, mais il n’y a plus de position (il ne se repère plus) et ne peut plus « s’identifier » (p. 693). »
« […] l’anhédonie, maladie « aux yeux morts », n’est qu’un petit poisson à côté du « vrai prédateur », le « Grand Requin Blanc de la douleur », à savoir la « dépression clinique », dite aussi « dépression involutive » ou « dysphorie unipolaire » [ …]. »

À la différence de l’insensibilité dans l’anhédonie, la dépression clinique, une détresse extrême, un tourment, est elle-même une sensation (feeling). L’auteur, qui savait de quoi il parlait, le nomme It (ça), d’après un roman d’horreur de Stephen King. Il écrit : « C’est un niveau de la douleur psychique qui est incompatible avec la vie humaine telle que nous la connaissons. C’est une sensation du mal radical sans compromis, pas seulement un trait mais l’essence de l’existence consciente. C’est une sensation d’empoisonnement qui traverse le soi à ses niveaux les plus fondamentaux » (p. 695). Le narrateur oppose It (à savoir la dépression psychotique) à l’anhédonie : dans celle-ci, le monde est ravalé à la carte du monde (« Le monde devient la carte du monde », p. 693) – tandis que le It est une « intuition pas abrutie du tout, à travers laquelle le monde est plein, riche et animé, mais aussi atroce, malin et hostile au soi (self) ».

Le It déprime le soi, se coagule autour du soi, l’enveloppe dans ses « plis noirs » de sorte que le It et le soi (self) fusionnent en Itself (« Soi-même ») (ibid.), et accomplissent ainsi une « union mystique avec un monde dont chaque constituant signifie un mal douloureux (painful harm) pour le soi » (p. 695-696). La dépression psychotique vous isole, c’est un « enfer à un seul (a hell for one) »

Œuvre de Robert Carter

Ces extraits de l’article de Franz Kaltenbeck sont vibrants d’exactitude. Ce monde qui devient la carte du monde me renvoie au démon Choronzon dont j’ai parlé, ce démon qui règne sur les formes vides.

3 – Annihilation : réfraction et dispersion des structures

♪ tapis : Ben Salisbury et Geoff Barrow, « Plant People », Annihilation OST

Annihilation est d’abord un roman de Jeff Vandermeer, paru en 2014, premier tome de la trilogie du Rempart Sud. Il est aussi le titre d’une libre adaptation cinématographique de ce roman par Alex Garland. C’est au moins la troisième fois que j’en parle dans Artborescience… Le film d’Alex Garland s’inspire aussi d’un autre roman, Stalker : pique-nique au bord du chemin paru en 1972 et écrit par Arcadi et Boris Strougatski.

Dans Stalker, des entités extraterrestres provoquent, sur Terre, l’apparition de plusieurs zones qui sont le lieu de phénomènes inexplicables. Dans la trilogie du Rempart Sud, il n’y a qu’une seule zone, nommée zone X, qui s’étend. La frontière de cette zone, dans le film, prend la forme d’une membrane immatérielle irisée dont le miroitement donne son nom au phénomène qui hante ce territoire. Le film identifie clairement, dès le début, l’origine extraterrestre du phénomène.

Dans le film comme dans le roman, une nouvelle expédition est envoyée dans la zone X. Après de très nombreuses expéditions infructueuses, la dernière en particulier n’ayant été composée que d’hommes mâles, l’organisation gouvernementale en charge de la question décide d’envoyer une expédition composée uniquement de femmes. L’une d’entre elles est une biologiste surnommée Oiseau Fantôme, jouée par Natalie Portman, dont le mari était membre de l’expédition précédente. D’emblée, le film présente une situation psychologiquement compliquée pour la biologiste, prise entre deuil et culpabilité.

Œuvre de Kyle V James

L’expédition arrive dans une nature luxuriante et sauvage. Dans le film, des irisations omniprésentes baignent une végétation bigarrée. Les exploratrices rencontrent des fleurs mutantes, un crocodile à dents de requin, un cerf aux bois fleuris et son doppelgänger… De l’étrange et du magnifique, on finira par passer à ce qu’il y a de plus hideux et terrifiant. Ce qui est troublant, c’est à quel point la frontière entre la beauté et l’horreur est elle-même incertaine, fluide et miroitante.

Les protagonistes du film traînent chacune leurs lots de problèmes. Les étrangetés du miroitement peuvent être interprétées comme la manifestation extérieure de la dépression de la biologiste en particulier : la nature sauvage manifeste, bien plus que les personnages, les symptômes de la dépression. Les êtres vivants mutent et s’hybrident sans cesse, sans pouvoir conserver leurs identités. Leurs structures sont aussi instables que les formes vides sur lesquelles règne le démon Choronzon. Les scientifiques de l’expédition évoquent un phénomène de réfraction de l’ADN : il n’y a pas que la lumière qui est partout mystérieusement réfractée sur ce territoire. TOUT est réfracté et TOUT contamine tout le reste. Cela offre dans un premier temps un spectacle magnifique, surtout quand il s’agit des fleurs qui, sur une même tige, arborent des formes et des couleurs variées. Mais le phénomène ne se cantonne pas aux plantes. Il vire rapidement à l’horreur totale.

Annihilation d’Alex Garland. Le cervidé aux bois fleuris et sa réplique, une des étrangetés que l’on rencontre dans la zone X.

Dans le film, plusieurs personnages sont atteints du cancer. Le cancer apparaît notamment suite à l’exposition au miroitement. Dans les romans, c’est la zone X qui s’étend comme un cancer qui propage ses métastases. Or, une dépression sévère est comme un cancer psychique : une multiplication incontrôlable de pensées infernales qui menace de contaminer toutes les strates de l’esprit de la personne. Le cancer, c’est la multiplication du même qui produit des boursouflures informes, destructurées et destructurantes. Cependant, la zone X ne produit pas que de la destruction : elle semble produire du nouveau.

Dans les romans, plusieurs personnages se situent sur le fil du rasoir du trouble psychique. Mais, comme dans le film, c’est plutôt la nature, au sein d’une zone X en expansion, qui présente tous les symptômes de la dépression. Cette nature entraîne avec elle le misérable monde artificiel de l’être humain.

Le dernier tome de la trilogie du Rempart Sud s’intitule Acceptation. L’Acceptation est un élément indispensable à la rémission de la dépression : nous y reviendrons. L’idée d’acceptation est aussi présente dans le film, sous des formes bien différentes de celles du roman.

Pour aller plus loin sur le film, je partage le lien d’une vidéo du youtubeur Le Fossoyeur de Films au sujet d’Annihilation. Elle n’évoque pas la dépression proprement dite, mais ses interprétations données peuvent toutefois aller dans le sens de ce thème : https://www.youtube.com/watch?v=c-dCPm47lVA

♪ virgule : Melody Gardot, « Over The Rainbow », My One and Only Thrill

4 – Neurotransmetteurs, traumatismes et hérédité

La dépression, c’est un problème biologique et psychologique. C’est un problème dont les causes sont d’origines multiples et interagissent entre elles. Elles sont d’origine environnementale, développementales, neurologiques, neurochimiques, hormonales, génétiques, épigénétiques, psychosociales… Il y aurait même de quoi investiguer du côté de notre microbiote intestinal. Les mécanismes en cause sont encore pour une grande part inconnus. (Claire Gauthier, Raphaël Gaillard, Marie-Odile Kreb, dans Actualités sur les maladies dépressives, 2018)

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Arni (Another World) », Chrono Cross OST

Je cite Philip Gorwood, qui écrit dans Actualités sur les maladies dépressives (2018)  :

« Si la réponse à [la] question [des causes des troubles de l’humeur, dont les troubles dépressifs] a longtemps été réglée par la distinction entre dépression endogène, c’est-à-dire dans laquelle le poids des prédispositions internes à l’individu prédomine, et dépression exogène, c’est-à-dire dans laquelle c’est au contraire le rôle d’événements de vie déclencheurs qui est prépondérant, il apparaît désormais, au vu des progrès de la science, que les fondements de ces troubles de l’humeur sont très probablement multifactoriels, d’une part, et, d’autre part, non pas seulement cumulatifs mais plutôt intriqués.
Parmi les nombreux facteurs qui sont aujourd’hui identifiés comme concourant au déclenchement ou à l’installation d’une maladie dépressive, nous pouvons néanmoins en déterminer trois grands types, que nous nous attacherons à décrire plus loin : les facteurs développementaux, les facteurs environnementaux et enfin les facteurs génétiques.
Les facteurs développementaux désignent ce qui, au cours du développement cérébral cognitif et émotionnel de l’individu durant l’enfance et l’adolescence, va contribuer à en modifier la direction et à installer, de façon plus ou moins pérenne, des modes de réaction ou d’adaptation aux événements qui seront traversés par cet individu devenu adulte… »

Ces facteurs environnementaux qui vont favoriser l’apparition de maladies psychiques sont notamment les traumas. Quand on parle d’événements traumatisants, les gens imaginent souvent des événements ponctuels et violents, comme des accidents, ou des violences physiques et sexuelles. Or, les traumatismes peuvent résulter de la négligence des personnes censées s’occuper de l’enfant, d’une carence affective qui confine à la famine, ou d’une maltraitance plus active de la part de ces personnes – outre les violences citées, les abus psychiques et une éducation trop punitive inadaptée aux besoins de l’enfant. Ils peuvent provenir, ces traumatismes, de l’insécurité dans l’attachement à ces personnes – une situation d’insécurité affective donc – mais aussi de l’insécurité et de la précarité matérielle, en raison de la guerre ou d’une grande pauvreté… Bref, bref. Ces situations provoquent du stress continu et à forte dose qui a un effet très délétère sur le cerveau immature des enfants. Le cocktail chimique qui baigne le cerveau stressé contient notamment du cortisol, l’hormone du stress, qui entrave son bon développement. Le cortisol détruit de nombreux neurones dans plusieurs zones essentielles du cerveau telles que le cortex préfrontal (la première zone au front quand il s’agit d’effectuer des tâches cognitives complexes ou d’élaborer une identité propre) et l’hippocampe, qui joue un rôle essentiel dans la mémoire et le repérage spatio-temporel. L’amygdale rincée au cortisol, elle, se rabougrit dans un premier temps puis finit par s’hypertrophier, ce qui n’est pas une bonne nouvelle. L’amygdale cérébrale est liée à la gestion des émotions et à la prise de décision.

Ces anomalies dans la structure du cerveau se retrouvent, à l’âge adulte, chez les personnes souffrant de dépression et d’autres troubles de l’humeur, de troubles anxieux, de phobie sociale, de troubles dissociatifs, de troubles de la personnalité, de troubles obsessionnels-compulsifs… Ayant les mêmes potentielles mêmes causes environnementales, tous ces troubles sont souvent concomitants. L’hippocampe des personnes malades est souvent atrophié et se montre peu capable de générer de nouveaux neurones. L’amygdale est au contraire hypertrophiée. Elle est suractivée, surréagit et déraille. L’hippocampe et l’amygdale jouent tous deux un rôle de premier plan dans l’encodage des souvenirs et la constitution de la mémoire épisodique et autobiographique. Ces deux mémoires sont donc très affectées chez la personne malade… Elles peuvent déjà commencer à l’être chez les enfants.

5 – La dépression chez les enfants et les adolescents

♪ tapis envisagé pour une future version longue : Masashi Hamauzu, « Wandering Flame », Final Fantasy X OST

La dépression n’attend pas l’âge adulte pour frapper. Chez l’enfant, la dépression passe encore plus facilement inaperçue, car les symptômes les plus visibles diffèrent de ceux des adultes. Le vécu intérieur de la dépression diffère aussi selon le stade de la vie.

J’apporte une nouvelle fois ici une part de témoignage personnel, puisque j’ai connu la dépression étant enfant et adolescente aussi. Il s’agira d’ailleurs essentiellement de mon témoignage dans ce qui suit. J’ai été diagnostiquée en dépression à l’âge de 6 ans, puis à 13 ans et demi. En vérité, on peut dire que j’ai porté la dépression toute ma vie, mais sous des formes différentes.

Production personnelle

Chez les enfants, la dépression est très insidieuse. Elle se manifeste souvent par une grande irritabilité. Cette irritabilité peut causer un comportement agressif. Cela donnera l’impression que l’enfant est simplement colérique ou qu’il/elle présente un trop plein d’énergie, alors que ce n’est pas le cas du tout. Un-e enfant en dépression pourra donner l’impression d’être énergique alors qu’il-elle est en réalité épuisé-e.

Donc, de la fatigue. Une fatigue écrasante qui n’est pas forcément visible depuis l’extérieur mais qui accable l’enfant à l’intérieur. Cette fatigue – avant tout émotionnelle et psychique , mais qui contamine le physique –  cause l’irritabilité. Il y a toujours un trop plein : trop de pression, trop d’angoisse, alors un rien peut faire déborder le vase. Les nerfs lâchent très facilement, parce qu’ils sont en permanence sous tension, à fleur de peau. Ils endurent et supportent un poids colossal à chaque instant, en trouvant un équilibre précaire qu’un rien peut venir ébranler.

La dépression se manifeste aussi par un repli sur soi et une sorte de neurasthénie, ce qui n’est pas incompatible avec l’irritabilité explosive que je viens d’évoquer. Au contraire, cela va très bien de pair. La dépression de l’enfant et de l’adolescent-e – celle que j’ai vécue, en tout cas – est un enfer de feu et de glace, de rage brûlante et de tristesse abyssale. Rage et peine se combinent à l’angoisse.

L’enfant a l’impression d’être seul-e et perdu-e dans un monde étranger. C’est angoissant. Cela affecte beaucoup la motivation et donc affecte d’autant plus les performances dans certains domaines, dans le domaine social notamment – d’autres troubles peuvent être à l’origine de ce sentiment, et j’ai pu en avoir cumulé plusieurs. Je pense que les domaines affectés vont beaucoup dépendre de la personnalité de base de l’enfant ou de l’adolescent-e. Pour ma part, comme enfant introvertie, je me suis réfugiée dans un monde imaginaire personnel qui est devenu, durant certaines périodes, bien plus réel pour moi que le monde absurde et cruel dans lequel j’étais physiquement présente. Ce monde n’était pas complètement déconnecté de la réalité : c’était une projection embellie et transformée d’éléments du réel, rendus supportables voire plaisants, soutenants et enthousiasmants.

Un enfant en dépression sera inhibé, bien que l’expression de son irritabilité pourra, encore une fois, donner l’impression du contraire. Dès l’enfance, j’ai connu la sensation d’être inhibé-e et diminué-e. Pourtant, personne autour de moi ne m’aurait associé ces qualificatifs. On peut sembler vive et performante, être en tête de sa classe, présenter une efficacité cognitive associée par les psychologues à une intelligence supérieure, tout en étant en réalité très diminuée et inhibée. C’était mon cas, ce qui a certainement contribué au fait que les observateurs extérieurs à mon entourage proche ne se sont jamais inquiétés pour moi. On s’inquiète rarement pour les élèves performants qui semblent tout gérer avec facilité. Si en plus on est une fille, et qu’en plus on est irritable, c’est encore pire. Aux yeux des adultes, on n’est pas une enfant en détresse, mais juste une peste avec un peu trop d’aisance et de perspicacité.

On peut donc sembler performant-e, s’adapter à la forme scolaire et se suradapter en général tout en allant très mal. Se suradapter, cela permet d’éviter des ennuis supplémentaires. Cela vous rend invisible. De plus, contrairement à l’adolescent-e, l’enfant n’aura pas franchement conscience qu’il va mal. Il/elle pourra en revanche se sentir anormal-e et culpabiliser en raison de la manière dont les manifestations extérieures de son état seront jugées par les adultes.

Conséquence de la dépression, probablement : je souffrais d’un grand manque de repères spatio-temporels. J’avais toujours l’impression que tout flottait sans se raccrocher à une chronologie ou à un territoire spatial défini. Cela est cohérent avec le rabougrissement de l’hippocampe provoqué par la douche permanente de cortisol. Il me semble que j’aie toujours eu une mémoire épisodique comme un emmental, et j’ai toujours eu du mal à m’orienter dans l’espace. S’il s’agit de visualiser un petit espace, ça va plutôt bien… Mais s’il s’agit se m’orienter moi dans mon environnement, ça coince.

Depuis le début de l’adolescence, je traîne de nombreux cahiers où je note tout de peur d’oublier. Au début du collège, j’avais un petit carnet, qui ne me quittait jamais, sur lequel je notais l’identité des gens qui m’entouraient, les lieux que je fréquentais habituellement. Je listais même les éléments que je considérais comme faisant partie de mon identité : mes goûts, mes opinions. Même ça, j’avais peur que ça disparaisse.

Chez les enfants, d’autres symptômes touchent le sommeil aussi. Quand j’étais enfant, je dormais peu, tandis qu’à l’adolescence (en dépression accrue) je dormais beaucoup trop. Le sommeil était un refuge. J’étais fatiguée en permanence et je n’attendais que de pouvoir m’endormir le soir pour quitter la réalité. J’aurais voulu pouvoir dormir tout le temps pour laisser passer un quotidien caractérisé par une totale absurdité sur laquelle je n’avais aucune prise.

La plupart des observateurs extérieurs ne m’auraient certainement pas qualifiée d’enfant ou d’adolescente dépressive. J’étais scolairement très performante sans fournir d’efforts, je semblais active grâce à mon expression artistique, j’avais des centres d’intérêt très présents et affirmés depuis très jeune et un certain répondant. De plus, je masquais mon mal-être derrière un humour absurde et affirmé lui aussi. Pourtant, et encore plus fortement à l’adolescence que dans l’enfance, je me sentais comme l’ombre de moi-même. Ce qui aurait pu mettre la puce à l’oreille des gens, c’était que j’étais très souvent malade, que j’avais commencé à souffrir d’anxiété liée aux situations sociales, et… plein d’autres choses que je vais taire, ne sachant pas si elles seraient pertinentes ou non. Je pense en avoir assez dit !

Je tâcherai de retrouver quelques sources plus scientifiques de la dépression chez les enfants, mais au souvenir de mes lectures, il me semble que les éléments que j’ai fournis quant à mon vécu permettent de bien se faire une idée de l’une des manières dont la dépression peut se manifester chez les plus jeunes.

Production personnelle de mes 15 ans

6 Melancholia de Lars von Trier : reconstruire le sens

♪ tapis : Tristan et Isolde, Ouverture, Richard Wagner, Tbilisi Symphony Orchestra

Le film Melancholia de Lars von Trier nous montre une dépression majeure riche de la lucidité et de la force que les grecs attribuaient à la mélancolie. Le réalisateur s’est inspiré d’un épisode dépressif qu’il a lui-même vécu.

Melanchophelia

Voici le synopsis : à l’occasion de son mariage, Justine donne une somptueuse réception dans la maison de sa sœur et de son beau-frère. Pendant ce temps, la planète Melancholia se dirige vers la Terre…

La planète ne va pas magiquement changer de trajectoire, bien sûr. Ce n’est donc pas divulgâcher que de dire que la terre va être détruite : ça fait quasiment partie du pitch du film. On visionne cette destruction à l’issue de la première partie du film, magnifique introduction de 20 minutes qui résume tout d’une manière poétique.

Après cette introduction, on se retrouve à la fête de mariage de Justine, jeune femme qui est dans la phase ascendance d’une vie matériellement réussie. Un épisode de dépression majeure peut frapper – et frappe souvent – quand tout semble aller pour le mieux. On se rend vite compte – dès la soirée du mariage – que le bonheur de Justine est une façade, ou du moins qu’il est très artificiel et superficiel. Il y a quelque chose qui se brise à l’intérieur d’elle, et il ne me semble pas que, à ce stade du film, on puisse soupçonner que la prédiction de collision de la Terre soit vraiment pour quelque chose dans le déclenchement de cette crise (si mes souvenirs sont bons, en tout cas). Cela résonne plutôt comme une sorte de synchronicité.

La crise de Justine est d’abord une crise du sens, une crise de la signification de l’existence même. C’est ce que révèle la fameuse scène de la bibliothèque, quand Justice change les livres d’arts exposés. Elle retire les pages montrant des œuvres contemporaines, abstraites et froides afin de les remplacer par des tableaux rattachés à la condition du vivant, à la vie humaine ou sauvage soumise aux cycles des saisons… tels que Les chasseurs dans la neige de Pieter Brueghel.

Justine semble ainsi exprimer le besoin de la personne en dépression de retrouver son lien au vivant, son lien à sa propre vitalité et aux liens qui tissent la biosphère dans son ensemble – ce qui est indissociable de la question du sens. La personne en dépression a besoin retrouver la vie en soi-même, au niveau le plus fondamental, et à l’extérieur de soi-même dans un Univers réenchanté dont elle fait partie intégrante. C’est ce que montre aussi Justine lorsqu’elle s’accouple sous le ciel nocturne ou qu’elle prend un bain de lune.

Après une période de dépression noire et de faiblesse extrême au cours de laquelle Justice ne se nourrit plus et peut à peine se mouvoir, la jeune femme retrouve un semblant de vie et, surtout, une certaine sérénité qui lui permet d’appréhender la collision de Melancholia avec un calme et une lucidité qui contrastent avec le déni ou la panique qui caractérisent les autres personnages. Nous en revenons à l’idée d’acceptation, si cruciale.

C’est Justine qui finit par être un soutien pour les autres. Elle est la seule à savoir comment gérer la situation, dans la perspective d’une destruction inéluctable de la planète et de tout ce qui y vit. La solution est de sauver le sens de ce qui existe, le sens de ce qui est et doit demeurer précieux malgré sa disparition physique. C’est le sens de la construction du tipi et de la main que l’on donne à l’autre.

La Terre est détruite, mais l’essentiel est donc sauf. On disparaît physiquement en ayant préservé en soi ce qu’il fallait préserver. Malgré cette destruction totale de la planète, Melancholia est à ma connaissance le film le plus optimiste et le plus lumineux de Lars von Trier.

Il y aurait encore tant à dire, mais il nous faut avancer !

7 Se remettre et habiter

L’épisode de dépression majeure, on peut en sortir. On en sort brisé-e et à reconstruire. Un bulldozer est passé sur nos habitudes et notre personnalité. Ce qui nous faisait du bien ne fonctionne plus ou plus aussi bien, alors il faut tout redécouvrir, réinventer et explorer. Pour revivre vraiment, il faut conquérir de nouveaux territoires mentaux… Et aussi redécouvrir nos territoires déjà conquis sous un autre angle. Il faut les reconquérir, ou en tout cas les re-explorer pour les habiter différemment (pour employer un langage moins dominateur et plus adéquat). Il s’agit vraiment de parvenir à habiter de nouveau le monde et à s’habiter soi-même. Être de nouveau un soi dans un monde habitable pour soi et qui a un sens pour soi.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Arni (Another World) », Chrono Cross OST

Je vais vous parler de quelques petites choses qui m’ont fait du bien, de quelques petites béquilles parmi beaucoup d’autres. Ces éléments me sont propres et ne vous parlerons peut-être pas du tout, mais je sais que certains ont pu être d’un grand secours pour d’autres personnes que moi. Dans tous les cas, je trouve que c’est toujours réjouissant et encourageant de savoir ce qui a aidé les autres, même quand ce n’est pas applicable à soi-même.

La dépression empoisonne ce qu’il y a de plus fondamental en vous. Alors, tout doucement, progressivement, patiemment et avec indulgence, vous allez tâcher de réinventer votre manière de vous habiter vous-même – d’habiter votre propre psychisme – aux niveaux les plus fondamentaux. C’est une tâche colossale, mais ménagez-vous. Soyez tendre envers vous-même, et prenez soin de vous comme vous prenez soin des personnes qui vous sont chères, comme vous prendriez soin d’un petit enfant malade. La tendresse est peut-être le seul sentiment positif qu’il vous reste… En tout cas, c’était le cas pour moi. Alors, je cherchais à l’entretenir le plus possible pour qu’elle m’amène à restaurer progressivement l’enthousiasme qui me manquait. Je tâchais de cultiver également la gratitude, en remerciant intérieurement, sans cesse, mes proches et la vie. Tendresse, gratitude, enthousiasme : c’était la trinité émotionnelle qui me servait de talisman.

La musique est certainement l’un des moyens les plus efficaces pour susciter et maintenir certaines émotions. L’un des albums que j’ai beaucoup écoutés au début de ma dépression, qui m’a aidé à trouver la force de me lever, de me nourrir, de rester debout, de continuer à travailler, c’est « Chansons d’une maman » de Enzo Enzo. Dès que je le pouvais, j’écoutais ces musiques qui me soulageaient et me soutenaient. Dès que je le pouvais, surtout, je me reposais.

Reposez-vous le plus possible. Votre cerveau a besoin de calme, de silence, de paix. Chaque instant précieux de tendresse, de sérénité ou de joie retrouvées, savourez-le.

Quant aux périodes sombres et douloureuses qui vont encore dominer pendant un certain temps, n’épuisez pas vos forces à lutter contre. On en revient à l’idée d’acceptation, qui est essentielle. L’acceptation n’est ni la complaisance ni la résignation. Laissez passer ces périodes de noirceur en gardant à l’esprit qu’elles finiront par s’amenuiser et s’espacer de plus en plus, le temps que vous rééduquiez votre cerveau. Vous n’allez pas reconstruire votre cité intérieure en un jour.

La sagesse du taoïsme et du Yi Jing sont d’une aide très pertinente ici. Il faut parfois combattre, parfois se laisser aller et lâcher prise. Il faut s’adapter au contexte. Ce contexte, c’est ce qui est extérieur à vous par définition, mais c’est aussi votre contexte intérieur. Beh oui, vous avez un monde en vous (et même plusieurs mondes – cf Antonio Damasio et le début de la saison 2 d’Artborescience). Il n’y a pas une stratégie univoque à mettre en place : la stratégie, c’est celle de l’attention à soi-même, de l’équilibre et de l’adéquation à l’instant. « Il n’y a pas de secret à l’équilibre : il suffit de sentir les vagues. » (Darwi Odrade)

Tout en vous ménageant, chercher comment réhabiliter et re-habiter les territoires culturels, philosophiques et spirituels qui ont été saccagés. Il ne faut surtout pas chercher à les reproduire à l’identique de ce qu’il étaient avant : ça vous remettrait mal et c’est voué à l’échec. Vous allez faire du neuf en agençant les pièces du puzzle et les éléments des territoires autrement. Vous allez aussi approfondir vos sujets de prédilection autant que vous allez vous diriger vers de nouveaux territoires… Quand cela vous fait envie, quand cela vous tente. Ne vous forcez surtout pas. A la rigueur, incitez-vous, comme vous le feriez avec un enfant, un élève ou un cheval récalcitrant. Avec bienveillance, compréhension et astuce. Pas avec force et autorité… Sauf si vous sentez que vos contextes le permettent.

Oeuvre de John Holcroft
Personnellement, je me suis plutôt vue comme un puzzle complètement défait, avec des pièces déformées, manquantes ou surnuméraires que l’on doit réarranger autrement.

Votre cerveau a besoin de ces deux choses : se rassurer en retrouvant une partie de l’ancien qui n’a pas été détruit totalement, et réinventer son rapport au monde grâce à du nouveau.

Progressivement, vous allez retisser le monde de beauté, de lumière et de sens. J’ai beaucoup parlé de crise et de quête de sens dans l’émission, et je n’ai même pas parlé du cortex cingulaire ! Bah oui, mais j’ai plus trop le temps ! Deux mots quand même, parce qu’il a son mot à dire, le cortex cingulaire, dans la dépression.

♪ tapis : « The Sight Of Spira », Final Fantasy X OST

Il y a une zone du cerveau qui entretient un lien privilégié avec ce besoin fondamental de l’être humain, le besoin de signification et de finalité : c’est le cortex cingulaire. Sébastien Bohler y a même consacré un ouvrage intitulé « Où est le sens ? ». Il y explique comment nos sociétés consuméristes et notre système néolibéral vident nos vies quotidiennes de leur sens. Il explique comment cela stresse notre cortex cingulaire et favorise l’apparition de nombreuses maladies telles que la dépression, la schizophrénie et d’autres. La partie frontale de ce cortex cingulaire (le cortex cingulaire antérieur) joue un rôle important dans plusieurs fonctions cognitives telles que l’anticipation de récompense, la prise de décision, l’empathie, l’attribution d’un sens aux émotions et aux sensations… Et plein de choses importantes. La misophonie est une maladie qui serait très liées à des mal- et sur-connexions, avec d’autres zones, d’un cortex cingulaire antérieur singulièrement agité (c’est un problème que j’ai la malchance de bien connaître aussi).

Cette partie de votre cerveau est plutôt friande de religion et de rituels – que ces rituels soient religieux ou non. La stabilité et la prévisibilité ne sont pas seulement importantes pour les enfants dans leur construction. Les adultes en ont tout autant besoin. Les sociétés modelées par l’économie néolibérale nous malmènent fortement de ce point de vue.
C’est pourquoi il faut éviter de railler les habitudes ou les croyances des autres si elles nous semblent, à nous, absurdes ou inutiles. Une attention excessive portée à l’apparence ou un attachement démesuré à des objets, à des habitudes ou des règles de politesse, par exemple, peuvent paraître futiles. Pourtant, tout cela peut représenter bien plus pour certaines personnes que ce qu’un observateur extérieur pourrait juger de prime abord. Pour une personne en particulier, ces attachements peuvent traduite un besoin de stabiliser et d’ancrer du sens. Cela n’implique qu’il faut abolir sa propre propension à juger, et qu’il ne faut jamais rien juger du tout… Certaines croyances peuvent être dangereuses, anti-scientifique plus que para-scientifiques ou non-scientifiques, et méritent, à ce titre, d’être combattues. Il ne s’agit pas de tomber dans un relativisme extrême jusqu’à l’absurde (c’est justement l’absurde que l’on combat, je vous rappelle). Mais il convient rester modeste et bienveillant-e dans ses jugements. C’est tout bête, mais on l’oublie très souvent : on ne sait pas ce que vit l’autre. On peut seulement le subodorer, et on se trompe souvent.

Je peux très bien (par exemple) renforcer mon « sens du sens » en portant un bracelet en pierre de Lune qui va me rappeler que je ressens le besoin de vivre un sens de la féminité qui m’est propre. Porter le bracelet va rendre ce sens visible et matériel. Je peux avoir besoin de cela pour me sentir rassurée et garder présentes à l’esprit des pensées qui me sont bénéfiques dans un contexte particulier. Cela ne veut pas dire que je crois dur comme fer à la lithothérapie et aux assertions New Age à base de niveaux vibratoires et de résonance des pierres avec les chakras en fonction de leur couleur – et je dis cela sans mépris pour celles et ceux qui y croient. Une croyance, c’est susceptible de degrés et ça peut savoir garder la place qui doit rester la sienne. Il y aurait vraiment beaucoup à développer sur ce genre de chose, mais je m’égarerais.

8 – Conclusion : dépression et compassion

♪ virgule : Melody Gardot, « Over The Rainbow », My One and Only Thrill

Sans boue, pas de lotus. C’est le titre d’un petit livre du moine bouddhiste vietnamien Thich-Nhat HANH, un petit guide pratique pour aider à transformer la souffrance à toute épreuve de la vie. Transformer la souffrance, la transmuter en compassion et compréhension… Embourbé-e-s dans la fange de la dépression, cela nous paraît inatteignable. La rémission est pourtant possible, et l’on peut réellement faire fleurir le lotus de cette épreuve.

Parmi les six destinées de la cosmologie bouddhiste, la destinée des dieux est la plus douce, exempte de grandes souffrances. Pourtant, il ne s’agit pas de la meilleure des destinées, car la compassion de ces dieux et leur vigilance à la vertu ont vite fait de s’engourdir. Faute d’expérimenter la souffrance et la difficulté, ils sombrent dans l’orgueil et le mépris pour les êtres aux destinées moins glorieuses. Cette destinée fait penser à celles des personnes, bien humaines, qui ont la vie plutôt facile, mènent une existence pleine de privilèges en s’attribuant tout le mérite de tous ces privilèges, et qui méprisent les personnes en difficulté parce que, hein, « elles ont qu’à faire des efforts ces feignasses ; après tout, eux, ils y arrivent » ! De la même manière, les cinq autres destinées peuvent être comparées à des situations humaines particulières. Les destinées infernales correspondraient à des états dépressifs ou psychotiques. Quant aux fantômes, toujours affamés, ils souffriraient plutôt de névroses. Parmi les six destinées, la destinée humaine est la meilleure car, équilibrée entre souffrance et états paisibles, elle permet d’atteindre plus aisément l’éveil, si l’on peut dire.

La roue des destinées dans le bouddhisme tibétain – source : http://probud.narod.ru/symbol/bhavachakra.html

La dépression dénude notre psychisme. Elle nous force à plonger en nous-même, puisque les masques sont dissouts. J’ai mieux compris la psychologie des profondeurs de Carl Gustav Jung en vivant ce dénuement, ce qui a contribué à donner du sens à cette épreuve. Ça a été une béquille parmi beaucoup d’autres.

Jung a comparé les étapes du processus d’individuation aux opérations alchimiques du Grand Œuvre. Ce processus implique de transcender l’ego pour parvenir à un accès de la conscience au Soi, archétype de la totalité (pour le dire en des termes simples et approximatifs). C’est une opération que l’on peut qualifier d’authentiquement spirituelle, qui réactualise la recherche d’union divine des mystiques. La conscience s’unit au Soi sans s’y dissoudre, tout comme, pour les mystiques chrétiens et soufis, l’âme s’unit à Dieu en plongeant en son cœur même. Dans le château intérieur de l’âme décrit par Thérèse d’Avila, Dieu réside dans la septième demeure de l’âme, à la fois la plus haute, la plus profonde et la plus centrale.

La première phase du processus de transmutation-individuation est la phase de nigredo – l’œuvre au noir. C’est une phase de crise, douloureuse, au cours de laquelle la conscience est confrontée à l’archétype de l’ombre.

Je cite l’article « L’œuvre de Jung – ombre et clarté » de Jef Dehing :

« L’ombre de Jung conscient du conflit entre les opposés nécessite une expérience particulière, à savoir la reconnaissance d’un autre, étranger, à l’intérieur de moi, une instance existant objectivement avec une volonté différente . Les alchimistes appelèrent cette étape de confrontation à l’ombre, nigredo, premier pas lors du processus alchimique. « Melancholia » indique une coïncidence avec l’ombre . Sans cette confrontation approfondie avec un vis-à-vis, la résolution des projections infantiles est généralement tout simplement impossible. L’ombre est fondamentalement opposée à la personnalité consciente. L’énergie psychique résulte de la tension des opposés . La confrontation à l’ombre cause d’abord une stagnation, un arrêt, qui empêche toute décision morale. Tout devient douteux ; c’est la nigredo, une situation de division et de clivage. Le retrait des projections mène à une intégration de la personnalité. L’ombre contient les aspects inférieurs et donc cachés de la personnalité, la faiblesse qui fait partie de chaque force, la nuit qui vient après le jour, le mal dissimulé dans le bien »

Œuvre de C.G. Jung

« Stagnation », « arrêt », aboulie, un doute totalitaire qui ruine toute signification… La dépression, donc. La dépression nous confronte de force à nos ombres. La dépression, si l’on a la chance de pouvoir s’en remettre, nous offre la possibilité d’une métanoïa : d’une profonde transformation.

Nos démons nous explosent à la figure. On ne peut plus les masquer, les éviter, les bannir. Il faut transformer les rapports que notre conscience entretient avec eux, et il faut les transmuter. Votre amour de vous est en miettes, et votre ego aussi. Que votre orgueil tombe en miettes, c’est une bonne chose. Quant à l’amour de vous, il faut le retrouver. On le retrouvera plus pur qu’auparavant : un amour débarrassé de l’orgueil et aussi tendre, sincère et profond que l’amour que vous serez capable de porter aux autres.

On peut identifier soit l’étape de nigredo soit celle de la citrinitas à Daath, l’abîme de la kabbale que l’initié doit traverser . Le démon Choronzon représente toutes les saletés que nous devons affronter et dépasser. Dans la Kabbale, les étapes de l’initiation correspondent au franchissement de plusieurs voiles, qui représentent autant d’épreuves difficiles. Affronter Choronzon, c’est particulièrement horrible.

D’autres lectures (ou écoutes) qui m’ont été d’un grand réconfort peuvent paraître antinomiques (mais en fait ne le sont pas du tout, hein).
D’une part, il y a les textes mystiques, qu’il s’agisse de mystique chrétienne (comme Le Château Intérieur de Thérèse d’Avilà), et ou de textes de sagesses orientales telles que le bouddhisme et le taoïsme… Écouter Inès Safi parler de soufisme me réconforte aussi beaucoup.
D’autre part, il y a la science et la zététique. Relire des textes ou écouter des conférences sur des thèmes qui m’ont toujours passionnée me réconforte. Écouter Inès Safi parler de physique quantique me réconforte aussi beaucoup, autant qu’écouter la Tronche en Biais. Cela peut sembler curieux d’écouter des zététiciens pour le réconfort… On le fait plutôt pour susciter un inconfort constructif, en général.

Dans tous les cas, en état dépressif, ne vous forcez jamais à aborder un ouvrage si vous ne le sentez pas. Si un ouvrage commence à vous faire sentir mal, fuyez ! Ça a été le cas pour moi avec Les portes de la perception d’Aldous Huxley (auteur que j’aime pourtant). C’était trop « dissolvant » pour moi : le contraire de ce dont j’avais besoin.

Science et spiritualité : ça ferait une ouverture en grand pour parler de Henri Bergson, mais l’article sera déjà assez long comme ça, et je n’ai pas le temps !

Œuvre de Mahmoud Farshchian, « Genesis »
Si la Genèse nous raconte quelque chose, ce pourrait être la construction de la conscience humaine. La conscience humaine atteint un degré qui passe par les actions de nommer et de catégoriser. Nommer et catégoriser, c’est choisir une signification.

Vivre un épisode dépressif peut au moins avoir le mérite de nous rendre plus humbles et plus indulgent-e-s. L’épreuve est potentiellement mortelle et particulièrement cruelle, si bien que l’on ne peut souhaiter à personne de la traverser. Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser qu’elle permettrait à des personnes orgueilleuses et dures avec autrui d’ouvrir davantage les yeux. Comme d’autres épreuves douloureuses, et peut-être même encore plus que d’autres, avoir souffert de cette maladie nous donne des clés pour mieux comprendre les autres et nous-mêmes.

L’épreuve de la dépression nous invite à cultiver la gratitude, la simplicité, la tendresse et la compassion. Du pire, nous pouvons tirer le meilleur, et nous élever au-delà de ce qui aurait été à notre portée sans elle : vers des états mentaux plus subtils et constructifs, des perles précieuses cachées dans les chambres de notre château intérieur – comme celui de Thérèse d’Avila, dont le passage de demeures en demeures est semé d’épreuves.

Alors, à mes congénères qui ont connu, qui connaissent ou qui connaîtront cet enfer : n’oubliez pas que l’on peut s’en remettre. On n’en ressort pas comme on n’y était entré-e, c’est certain. Le corps en ressort très affaibli. Votre neurochimie demeure précaire et vous le sentez. La rechute est possible, mais la rémission aussi. Vous avez tant appris… Ce qui aurait pu vous tuer ne vous a pas rendu plus fort-e, mais elle vous a rendu plus grand-e.

Berthe Morisot, « Jeune fille dans un parc »

 

Les références documentaires et pop culturelles

  • Le journal du CNRS : https://lejournal.cnrs.fr/articles/nouveaux-regards-sur-la-depression
  • Le dossier sur le site de l’INSERM : https://www.inserm.fr/dossier/depression/
  • Une article sur le site de l’INSERM qui évoque le rôle possible des inflammations dans le dépression : https://www.inserm.fr/actualite/depression-piste-inflammatoire-precise, reprenant ainsi cet article : S Georgin-Lavialle et coll., Mast cells” involvement in inflammation pathways linked to depression : evidence in mastocytosis, Molecular Psychiatry, doi:10.1038/mp.2015.216, 2016
  • Juranville, Anne. « Dépression et mélancolie », Le Carnet PSY, vol. 132, no. 1, 2009, pp. 46-50.
    GORWOOD Philip, « 31. Étiopathogénie des troubles de l’humeur : facteurs développementaux, environnementaux et génétiques », dans : Frank Bellivier éd., Actualités sur les maladies dépressives. Cachan, Lavoisier, « Psychiatrie », 2018, p. 315-325. URL : https://www.cairn.info/–9782257207333-page-315.htm
  • Kaltenbeck, Franz. « La violence de la mélancolie selon David Foster Wallace ou les limites du chiffrage », Savoirs et clinique, vol. 20, no. 1, 2016, pp. 12-20.
  • DEHING Jef, « L’œuvre de Jung – ombre et clarté », Cahiers jungiens de psychanalyse, 2007/3 (N° 123), p. 51-77. DOI : 10.3917/cjung.123.0051. URL : https://www.cairn.info/revue-cahiers-jungiens-de-psychanalyse-2007-3-page-51.htm
  • https://stringfixer.com/fr/Choronzon pour l’extrait des Confessions d’Aleister Crowley – cette page est une traduction de la page wikipedia en anglais sur Choronzon
  • Melancholia, le film de Lars von Trier, 2011
  • Annihilation, le film d’Alex Garland, 2018
  • La trilogie du Rempart Sud de Jeff Vandermeer (Annihilation, Autorité et Acceptation),
    éditée chez le Diable Vauvert puis au Livre de Poche
  • Sébastien Bohler, Où est le sens ?, édité chez Robert Laffont, 2020
  • Sans boue pas de lotus, Thich-Nhat HANH , le courrier du livre, 2021
  • Le château intérieur, Thérèse d’Avila, Les éditions du cerf, 2020
  • Quant à l’alchimie intérieure selon Jung, les bouquins que j’ai n’en parlent pas beaucoup.
    Sur ce point précis, je me suis donc surtout instruite via le chouette site https://www.cgjung.net .
  • Le fossoyeur de films qui raconte des choses intéressantes sur Annihilation

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