Posted by on 11 Fév, 2021 in Artborescience, Evènements, Site | 0 comments

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Cet épisode a été diffusé le mercredi 10 février 2021 à 17h, sur Radio Campus Clermont-Ferrand, 93.3.

♪♪♪ Générique sur « If The Stars Were Mine »

Artborescience…
Grand-Mère Feuillage, j’aimerais te poser une question… (extrait Pocahontas de Disney)
– Qu’est-ce que c’est, cette théorie du chaos ? Qu’est-ce que ça signifie ? (extrait Jurassic Park de Steven Spielberg)
Les êtres qui… nous ont conduits ici… Ils communiquent… Au moyen de la gravité, non ? (extrait Interstellar de Christopher Nolan)
ça fait deux questions !
MAIS ils savent PAS communiquer ! Si ça se trouve ils sont encore en train de faire joujou avec leurs ordinateurs sans s’occuper de leur cerveau… (extrait La Belle Verte de Coline Serreau)
– Artborescience : arts, sciences, nature et pop culture !

Bonjour à toutes et tous !

Cette deuxième saison d’Artborescience est toute consacrée au thème corps-esprit.

♪ tapis : Mark Mancini, « Village Crazy Lady », Moana / Vaiana OST

Dans les deux premiers épisodes de cette saison, nous avons défini ce qu’est le corps, l’esprit et la conscience en nous appuyant sur les travaux de neuroscientifiques tels qu’Antonio Damasio et Christof Koch. Ces scientifiques sont émergentistes : ils considèrent le psychisme comme une propriété émergente des organismes vivants, dès lors que leur système nerveux leur permet de ressentir ce qu’ils sentent, de générer des représentations de leur environnement extérieur et de leurs mondes intérieurs.
Les hôtes de Westworld ont accompagné nos réflexions, suivis des transhumains d’Altered Carbon et de quelques cyborgs telles que Gally de Gunnm et le le Major Kusagani.

Nous avons insisté, dans l’épisode 2, sur l’impossibilité de digitaliser un esprit humain en raison même ce qu’est l’esprit, selon la conception émergentiste. L’esprit n’est pas un ensemble de données ; l’esprit – l’expérience subjective, la conscience et les opérations inconscientes… sont issus de processus à l’œuvre dans un système nerveux complexe inclus dans un corps vivant. Ce corps vivant est un corps qui produit des émotions, perçues par l’esprit qui en émerge de cette perception même.
Pour la même raison, on pourrait exclure qu’un psychisme puisse émerger d’un système purement numérique, ou de toute autre structure qui ne serait pas biologique… telle que le champ magnétique d’un trou noir, comme dans L’Ogre de l’Espace de Gregory Benford.

♪ tapis : Muse, « Algorithm », Simulation Theory

Tout du moins, si une forme de psychisme émerge spontanément d’un réseau colossal d’informations, d’une structure numérique alambiquée, d’un océan de matière protoplasmique ou du champ magnétique d’un trou noir, elle serait au mieux analogue à l’esprit humain (ou animal plus largement), mais certainement pas homologue.

Pascal Picq explique : « Dans le champ des théories de l’évolution […], un caractère est dit « homologue » quand il est issu d’une même espèce ancestrale, alors qu’il est dit « analogue » s’il a été acquis indépendamment (par parallélisme ou convergence adaptative).

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Le papillon moro sphinx, que l’on voit butiner par chez nous l’été, est un exemple mignon d’analogie morphologique avec le colibri.

Il poursuit : «  Au risque de paraître péremptoire, soyons parfaitement clairs ici : les IA ne seront jamais homologues aux intelligences animales et humaines : elles ne fonctionneront jamais de la même façon, même si un jour elles devaient acquérir des états de conscience et connaître des émotions – ce que l’on appelle l’IA forte. Même ainsi, elles resteraient dotées de formes de d’intelligences analogues, c’est-à-dire capables de reproduire des tâches intellectuelles humaines, mais selon leurs propres procédés. »

Selon Pascal Picq, on devrait parler des intelligences animales au pluriel et non au singulier, puis qu’elles engendrent des capacités très diverses et se construisent à partir d’adaptations diverses à des contraintes diverses. Elles peuvent varier à la fois en degré et en nature entre les espèces. Les singes et les grands singes, humains inclus, partagent les mêmes formes d’intelligence, mais à divers degrés, avec des capacités cognitives similaires. Même si certaines espèces de cétacés semblent surpasser certains singes en intelligence, la cognition d’un chimpanzé reste, toujours selon Pascal Picq, bien plus proche de celle d’un humain que de celle d’un cétacé.

♪ tapis : Etienne de la Sayette, « Safari Kamer », Kobugi

Les intelligences des singes et grands singes sont homologues, car elles procèdent de la même évolution – des mêmes co-évolutions sur lesquelles nous reviendront un peu plus loin. Entre l’intelligence des primates et celle des cétacés, il y aurait plutôt analogie : elles se sont construites dans des milieux différents, pour développer des capacités différentes pour répondre à des contraintes différentes.

Certains oiseaux font preuve de capacités qui n’ont rien à envier à celles des primates, alors que leurs cerveaux sont absolument et relativement beaucoup plus petits, et structurés différemment de ceux des mammifères (à taille corporelle égale, le cerveau d’un oiseau est 100 fois plus petit que celui d’un mammifère). Et que dire de la pieuvre, avec son système nerveux d’invertébré qui ne dispose pas de la protection de la myéline, et qui montre pourtant de grandes capacités cognitives, avec son cerveau principal et ses huit cerveaux auxiliaires (un dans chaque tentacule)…

Kobugi
La belle pochette par Ben Hito de l’album Kobugi, avec une tortue cosmique et des micro-organismes agrandis.

Pourtant, malgré la diversité de ces capacités et de ces organisations cérébrales, le singulier a un sens : ces intelligences sont des propriétés d’esprits animaux, de l’esprit animal qui émerge du corps animal. Un corps émotionnel qui devient un corps capable, agissant et un corps pensant.

L’homologie suivante demeure : nos systèmes nerveux complexes sont tous le produit d’une évolution qui a commencé avec un ver, l’ancêtre de tous les bilatériens. On peut garder le pluriel des intelligences animales, et envisager le singulier pour l’esprit animal, qui manifeste des formes d’intelligences très diverses mais qui reposent sur cette même faculté : employer la conscience subjective pour « reprogrammer » les « agents zombis » ou en créer de nouveaux (Christof Koch). Cette conscience reprogrammatrice, créative, est animée et orientée par le plaisir et la douleur, les appétits, les désirs, la curiosité, le conatus. Elle permet de s’adapter à des situations nouvelles, d’apporter des réponses à des problèmes nouveaux ; ou bien encore d’apporter de nouvelles réponses à un même problème, de faire preuve d’inventivité même quand aucun problème ne se pose. Créer de nouveaux problèmes, de nouvelles situations, de nouvelles questions.

En quelque sorte, l’évolution des IA prend un peu le chemin inverse de l’évolution du vivant : elles sont d’abord programmées pour produire des résultats semblables à ceux qu’effectuent des êtres vivants en mobilisant des capacités cognitives supérieures. Quand on cherche à programmer des machines pour singer des compétences plus «primitives », telles que se faire mouvoir efficacement un corps doté de pattes dans un environnement naturel, c’est un tout autre défi… Les insectes surpassent encore n’importe quelle IA dans ce domaine.

♪ tapis : Muse, « Algorithm », Simulation Theory

A priori, pour rendre les machines intelligentes – au sens d’une IA forte, consciente et créative – il faudrait singer complètement la vie… On imagine ces « fantômes » artificiels plongés dans des corps artificiels également, mais conçus pour imiter les processus à l’œuvre dans un organisme vivant, à commencer par les émotions.

Comme les Réplicants de Blade Runner, qui sont bien plus des humains synthétiques, conçus pour être le plus humains possibles, que des robots. Comme les Cylons de Battlestar Galactica. Une intelligence artificielle forte aurait besoin, pour se développer, d’un corps émotionnel et d’un corps capacitaire – c’est-à-dire un corps capable de faire et surtout d’apprendre à faire. Un corps qui manipule, qui construit, qui ajuste, qui façonne, qui éprouve ses limites tout en s’augmenter grâce à des outils. Un corps-esprit capable, agissant et apprenant – créatif car sachant se reprogrammer lui-même.

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Cylon sophistiquée – numéro Six en colère

♪ tapis : Etienne de la Sayette, « Safari Kamer », Kobugi

L’habileté motrice de l’être humain et l’adaptation aux outils qu’il a crées ont joué un rôle crucial dans le développement de son cerveau et la construction de ses capacités cognitives. Il y a co-évolution entre le cerveau, l’habileté motrice et le développement des techniques.

Le cervelet des singes arboricoles s’est grandement développé pour permettre une aisance de mouvement et la recherche de nourriture dans un environnement en trois dimensions, partant du sol jusqu’à la canopée, en passant par les écheveaux de branchages. La complexité de la vie sociale a contribué à la sophistication de leur cerveau et de leur esprit.

La bipédie a ouvert la voie à un autre mouvement d’expansion du cerveau et de l’esprit. Elle libère les mains, ce qui permet au bipède de manipuler longuement des objets. La dextérité se développe.

En libérant les mains, elle libère la bouche. La bouche ne porte plus des objets. Elle peut émettre des sons variés, sur la durée. Le langage permet de transmettre les techniques rendues possibles par la dextérité.

La bipédie, ou même n’importe quel mode de déplacement est un défi énorme pour nos robots, alors que cela semble si élémentaire pour nous… D’ailleurs, la bipédie s’apprend. Un enfant « sauvage » reste quadrupède.

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Pascal Picq écrit que la cognition des singes est une « cognition distribuée, qui se construit dans les rapports physiques au monde et les relations avec les autres, ce qui s’ajoute à l’apprentissage et la culture. En fait, l’action, la perception et la cognition sont indissociables ».

On peut élargir cette idée à la cognition animale en général (a priori, au sens strict, la cognition ne peut être qu’animale… Même si on entend de plus en plus parler de l’intelligence des plantes, et que le domaine de l’informatique commence à s’emparer du terme de « cognition »…).

Une machine ne fait pas preuve de dextérité. La dextérité est le fruit d’un apprentissage, d’une auto-réorganisation. La machine manipule selon un programme, tout comme elle résout des problèmes selon des algorithmes pré-établis. Si elle est « intelligente », c’est dans un sens superficiel : elle produit des résultats qui, certes, peuvent impressionner et susciter la crainte d’être dépassés chez ceux qui réduiraient leur propre intelligence à de l’efficacité logico-mathématique, mais qui ne procèdent en rien d’une démarche intelligente, cognitive et consciente. Chez les animaux, cette efficacité résulte d’apprentissages qu’on ne peut dissocier de la conscience subjective et des affects. De plus, les formes d’intelligence valorisées dans notre culture (logico-mathématique, spatiale…) sont en fait corrélées avec toutes les autres formes d’intelligence, même les plus méprisées. Pascal Picq écrit : « Pour des raisons méthodologiques, les chercheurs ont eu tendance à dissocier les capacités cognitives impliquées dans la résolution de problèmes physiques (objets, outils, manipulation, cartes mentales de lieux, efficacité des déplacements…) de celles mobilisées dans les situations sociales et qui sont nettement plus complexes à mettre en évidence, surtout dans la nature. [Les études montrent en fait] que [toutes ces capacités] sont corrélées. [Ces capacités] sont fortement associées, quand elle ne sont pas en partie les mêmes. »

Or, si être intelligente c’est avoir conscience, donner du sens, pouvoir créer des réponses nouvelles, répondre à des problèmes inédits et créer des questionnements nouveaux… (Olivier Houdé, Christof Koch) Alors, les machines ne sont pas intelligentes et ne sont pas près de le devenir, malgré les récents progrès en « intelligence artificielle ». On n’effleure pas l’IA forte ! On peut programmer une machine pour mimer des comportements animaux (humains ou non) ou produire des résultats mathématiques, reconnaître des visages via des algorithmes très sophistiqués et « apprenants »… Mais les mécanismes sous-jacents n’ont toujours rien à voir avec ce qu’il se passe dans le corps-esprit d’un être vivant.

Pascal Picq évoque ces diverses acceptions, parfois contraires, de l’intelligence et de la cognition, mais ce n’est plus le sujet ici.

Nous avons beaucoup parlé de la conscience lors de la première émission de la saison, nous n’y reviendrons pas. Nous ne attarderons pas non plus sur les diverses définitions de l’intelligence ; nous en avons dépeint une en particulier durant la saison 1 et ce début de saison 2. Le développement de ce sujet pourra faire l’objet d’une autre émission.

Revenons au cyberpunk et à Altered Carbon, et aux conceptions de l’esprit auxquelles il peut renvoyer.

Pour nous remettre dans le contexte et nous replonger dans l’ambiance, le petit extrait :

Extrait de Altered Carbon, début du résumé de la saison 1 au début de la saison 2

♪ tapis : Jeff Russo, « Altered Carbon Main Titles », Altered Carbon Soundtrack – Season 1 & 2

Dans le roman, on parle souvent « d’interface corps-esprit ». Un esprit stocké dans une pile et placé dans un nouveau corps n’aurait qu’à s’adapter à cette nouvelle peau comme à de nouveaux vêtements ou à un nouvel équipement. Cet esprit serait comme un nouveau pilote dans l’avion.

Les influences de ce nouveau corps sur le comportement existent : par exemple, quand le corps est celui d’une personne qui a été dépendante à la nicotine, cela donne envie de fumer au nouvel hôte qui occupe le corps.

J’emploie ces termes pour épouser le point de vue des personnages du roman, mais à mon avis il est faux : si j’étais un personnage de ce roman, je concevrais l’inclusion d’une pile dans un corps comme le moyen d’influencer l’esprit qui en émerge déjà, afin que cet esprit épouse les traits de personnalité enregistrés dans la pile et que la mémoire digitalisée remplace la mémoire du cerveau de ce corps.

Écoutons ce qu’en dit un personnage de la série :

Extrait de Altered Carbon, saison 2 – « Le corps a une mémoire »

En effet, le corps a une « mémoire ».

♪ tapis : Nubya Garcia, « Together Is a Good Place To Be », Source

Stress de tripes

Ce qu’on sait, c’est que même si l’ensemble du corps intervient dans l’édification de notre psychisme, certains lieux jouent un rôle particulièrement important. En tout premier lieu, le système nerveux. Et dans notre système nerveux, certains lieux jouent un rôle particulièrement important. Il y a le chef d’orchestre et le chaudron bouillonnant de complexité sans lequel nous ne serions pas humains : notre cerveau. Cependant, ces dernières années, d’autres lieux sont arrivés sur le devant de la scène médiatique, en raison de l’influence importante qu’ils exercent sur notre santé mentale, sur nos émotions et nos sentiments, sur nos humeurs et même sur nos capacités cognitives.

La star de ces dernières années, c’est l’intestin. Le livre de Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin, a contribué à sa renommée.

200 millions de neurones forment le système nerveux entérique. (un cerveau humain, c’est environ 100 milliards de neurones et autant de cellules gliales qui jouent un rôle fondamental dans la neurotransmission)

Le système nerveux entérique communique de manière étroite avec le système nerveux central. Le microbiote – la flore intestinale – joue un rôle très important dans cette communication. Le microbiote intestinal, c’est environ 100.000 milliards de bactéries, plus des milliards de virus et de champignons, avec lesquels nous vivons en symbiose. Pris ensemble, ce microbiote pèse environ 1kg, en général, et peut aller jusqu’à 5kg.

La recherche s’intéresse aux liens entre les déséquilibres du microbiote intestinal et certains troubles et maladies psychiques, comme le stress, l’anxiété, la dépression et les maladies neurodégénératives. Il pourrait même être impliqué dans la schizophrénie et l’autisme.

On comprend alors mieux pourquoi le stress, l’angoisse, l’inquiétude, l’aversion mais aussi l’excitation, l’enthousiasme, le bonheur, l’amour, la tendresse nous prennent aux tripes, nous les remuent, les soulèvent, les contractent ou les relâchent… D’où les expressions telles que « avoir la boule au ventre », « se faire de la bile », «  avoir des papillons dans le ventre »…

♪ virgule : Melody Gardot, « Over The Rainbow », My One And Only Thrill

♪ tapis : Mark Mancina, « Village Crazy Lady », Moana / Vaïana OST

L’épigénétique

Nos émotions secouent nos tripes et les habitants de nos tripes secouent nos émotions.

Le stress lié à des traumatismes, en plus de nous ébranler au plus profond de nous, est « enregistré » autour notre ADN. Les évènements de la vie et les émotions qu’ils provoquent s’inscrivent dans l’expression même de nos gènes. C’est ce que l’on appelle l’épigénétique.

Pour reprendre la définition de Wikipédia : « L’épigénétique (mot-valise de épigenèse et génétique) est la discipline de la biologie qui étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible (lors des divisions cellulaires) et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence nucléotidique (ADN).

« Alors que la génétique correspond à l’étude des gènes, l’épigénétique s’intéresse à une « couche » d’informations complémentaires qui définit comment ces gènes vont être utilisés par une cellule ou… ne pas l’être. »

Sur l’épigénétique, une étude menée par plusieurs chercheurs de l’Inra et de l’Inserm, intitulée « Épigénétique et réponses transgénérationnelles aux impacts de l’environnement », et publiée dans la revue médecine/sciences de janvier 2016, propose pour son premier paragraphe le sous titre : Les théories de J.B. Lamarck revisitées à la lumière de l’épigénétique.

Jean-Baptiste Lamarck a proposé, entre le XVIIIe et le XIXe siècle, une théorie transformiste reposant notamment sur la transmission des caractères acquis. Cette théorie a été écartée au profit de la théorie de l’évolution de Darwin, reposant sur la transmission des caractères les plus avantageux par sélections naturelle et sexuelle. La théorie de Darwin a été complétée depuis. Aujourd’hui, nous savons que l’évolution est un processus composite qui résulte de multiples mécanismes. Certains de ces mécanismes n’ont été étudiés qu’à la fin du XXe siècle, tels que l’épigénétique qui réhabilite l’idée de transmission de caractères acquis, et le transfert horizontal de gènes.

A propos de l’épigénétique, l’article de médecine/sciences commence ainsi – je cite :

« Notre capacité à répondre aux différents défis et aléas de la vie, aux facteurs de stress et au risque de maladie, pendant l’enfance et au cours de la vie adulte dépend du capital santé et du capital humain dont nous sommes dotés à la naissance.

Les notions selon lesquelles des mécanismes non génétiques et non culturels peuvent transmettre la mémoire des expositions à divers environnements et conditionner les réactions des générations suivantes, sont à la base du concept des origines développementales de la santé et des maladies (DOHaD) et suscitent un intérêt grandissant. Elles remettent au goût du jour les propositions de J.B. Lamarck, longtemps décriées. Les impacts environnementaux liés à l’alimentation, au stress, aux produits chimiques, ou à d’autres influences psychoaffectives, géographiques, politiques ou socio-économiques peuvent affecter trois générations, voire plus. »

https://www.medecinesciences.org/en/articles/medsci/full_html/2016/01/medsci20163201p35/medsci20163201p35.html

Précédemment, nous avons vu que le corps est à l’origine des émotions. Nous savons maintenant que le corps porte une mémoire des évènements vécus par l’individu, notamment des évènements traumatisants. Un stress important provoque une méthylation de l’ADN. Cette méthylation est réversible. Mais tant qu’elle n’a pas été résorbée (tant que l’individu n’a pas été soigné), cette méthylation est transmise à la descendance qui souffre alors de troubles liés à des traumatismes qu’elle n’a pas elle-même vécus.

Extrait Altered Carbon : Les deux combattants qui s’entre-tuent sont mariés, et leurs enfants doivent voir leur ADN bien méthylés à chaque fois qu’ils voient rentrer leurs « parents » dans des corps inconnus…

♪ tapis : Square Enix Music, « On Our Way – Jazz Arrangement », Jazz Final Fantasy VII

Revenons un peu au pinacle de notre système nerveux : au cerveau lui-même.

Le psychisme modèle le cerveau, le cerveau modèle le psychisme ; il y a causalité réciproque. Mémoriser, apprendre, modifie vos réseaux de neurones. Vos neurotransmetteurs conditionnent vos capacités à apprendre et à mémoriser comme ils conditionnent vos humeurs. Votre humeur et votre motivation conditionnent ces capacités. Votre environnement conditionne vos humeurs et l’émission de vos neurostransmetteurs.
Nous avons dit, dans l’épisode précédent, qu’il y a des boucles rétroactives partout.
La motivation, par exemple, c’est une question psychologique et aussi un problème neurologique.

Rappelons que la pile corticale ne remplace pas le cerveau ! Les corps dans lesquels sont implantés les piles ont toujours un cerveau, et donc les fonctions qui vont avec.

Ainsi, la pile contient des informations qui influencent le cerveau pour modeler l’esprit qui en émerge sur le modèle du pseudo-esprit « digitalisé ».

Les personnes fortunées peuvent se payer des clones de leur propre corps… Ces corps sont stockés indéfiniment en attendant de peut-être servir, et n’ont pas grandi dans un utérus humain. Ces clones sont comme inertes, endormis… On n’apprend rien de leur degré d’activité cérébrale. Selon la doxa du monde d’Altered Carbon, on les imagine comme dépourvus d’activité mentale.

Voici un extrait du roman :

♪ tapis : Muse, « Algorithm », Simulation Theory

Lecture par Jérémy : « La salle était ovale et le dôme du plafond s’élevait au moins à deux étages du sol. L’endroit était énorme, de la taille d’un temple du Harlan… La lumière orangée n’était pas intense et la température était celle d’un corps humain. Les sacs de clones étaient partout, cellules translucides et veinées de la même couleur que la lumière, suspendus au plafond par des câbles et des tubes nutritifs. Les clones étaient vaguement visibles à l’intérieur, emmêlement foetal de jambes et de bras, mais parvenus à maturité. En tout cas, la plupart d’entre eux en étaient à ce stade. Il y avait d’autres sacs plus petits où de nouvelles additions au stock étaient cultivées. Les sacs étaient organiques, un substitut de matrice, et grandissaient avec le fœtus pour atteindre la taille adulte. Tout cela pendait comme un mobile fou, n’attendant qu’un coup de vent pour se mettre en mouvement. »

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Une enveloppe conservée dans un sac, livrée avec le flingue

Comment le cerveau des clones cultivés a-t-il pu se développer sans stimulation ? Un « esprit digitalisé » arrivant dans un corps cloné ne serait-il pas handicapé par un cerveau débile ?

Les méthodes non-invasives d’observation in utero, développées lors des dernières décennies, ont permis de montrer comment le fœtus intègre déjà des informations sensorielles et comment elles influencent le développement du système nerveux. Ces informations sont mémorisées et influencent également la vie affective de l’individu après la naissance.

Extrait Altered Carbon, saison 1: « une pile corticale dans un corps de serpent »

Verbatim :
« J’ai choisi de porter mon objet unique. On nous dit qu’il est interdit d’implanter un esprit humain dans autre chose qu’un corps humain. Mais qui obéit aux lois ? Donc, je vous présente Janus. Un violeur et un assassin qui devait entrer en suspension quand j’ai décidé de me l’offrir et de lui faire une place à mes côtés. Il aurait dû lire les petits caractères… J’étais curieuse de savoir ce qu’il arrivait à un homme implanté dans un corps de reptile. Observer la réaction du cerveau néo-mammalien englué dans une forme de vie aussi élémentaire. Pour la science… Il se trouve que ça rend fou. J’ai essayé de le ré-envelopper une fois, et il est resté par terre à ramper. Donc maintenant, c’est un serpent pour toujours. »

Le roman de Richard Morgan décrit comment le changement de corps influence l’esprit, et comment l’esprit prend conscience de ces changements. Le héros, par exemple, se rend compte que ses réponses aux stimuli peuvent être accélérées ou ralenties lorsqu’il « arrive » dans une nouvelle enveloppe, tout comme sa pensée peut s’opacifier et se ralentir, ou au contraire s’éclaircir et se fluidifier.

Un exemple touchant est celui du sentiment amoureux que le héros développe pour – attention, divulgation – l’amante de la personne à qui appartenait originellement l’enveloppe dans laquelle il a atterri… Et qui aimait passionnément cette femme.

« Entre Ryker et elle, l’alchimie avait dû être dévastatrice. Je me rappelais avoir lu que les phéromones initiales de deux corps attirés l’un par l’autre subissaient une forme d’encodage : plus longtemps lesdits corps étaient à proximité, plus ils étaient intensément liés. Aucun des biochimistes interrogés ne comprenait le processus, mais ils avaient fait des essais et jouer en laboratoire. »

Les émotions viennent du corps et elles engendrent des sentiments ; mais des sentiments proviennent aussi de la pile : c’est bien le but de cette satanée fichue pile de mes deux (hémisphères cérébraux).

Voici une nouvelle réflexion du héros du roman :

Lecture par Jérémy : « Quand j’étais enfant, je croyais qu’il y avait une personne essentielle, une sorte de personnalité centrale autour de laquelle les éléments de surface pouvaient évoluer sans modifier l’intégrité de son identité. Plus tard, j’ai commencé à comprendre qu’il s’agissait d’une erreur de perception, causée par les métaphores que nous employons pour nous définir. La personnalité n’est rien de plus que la forme passagère d’une des vagues devant soi… Ou, pour ralentir le processus à une vitesse plus humaine, la personnalité est une dune. Une forme passagère qui répond au stimulus du vent, de la gravité, de l’éducation. De la carte des gènes. Tout est sujet à l’érosion et au changement. La seule façon de rester soi est de se mettre en pile pour toujours.

« De la même façon qu’un sextant primitif fonctionne suivant l’illusion que le Soleil et les étoiles tournent autour de notre planète, nos sens nous donnent l’illusion de la stabilité dans l’univers et nous l’acceptons, parce que sans cette illusion, rien ne peut être accompli. »
« Mais qu’un sextant nous permettre de naviguer sur l’océan ne signifie pas que le Soleil et les étoiles tournent autour de nous. Malgré tous nos efforts, en tant que civilisation, ou individus, l’univers n’est pas stable, comme n’importe quelle forme vivante en son sein. Les étoiles se consument, l’univers lui-même se déploie… nous sommes composés de matière en mouvement constant. Nous sommes des colonies de cellules en alliance temporaire, se reproduisant et se dégradant, nous sommes un nuage incandescent d’impulsions électriques et de codes mémoire précairement gravés sur du carbone. C’est la réalité. C’est ça, la connaissance de soi, et cette perception peut bien sûr donner le vertige. Certains d’entre vous, s’ils ont servi dans les postes de commandement du vide, penseront sans doute qu’ils ont été confrontés au vertige de l’existence… »
[…]
Si on ne pouvait rencontrer la même personne deux fois dans sa vie, que cela signifiait-il pour les membres des familles, pour les amis qui attendaient au central d’injection quelqu’un qu’ils allaient voir apparaître sous les traits d’un étranger ? Comment pouvaient-ils se sentir proche du nouvel arrivant ?
Et une femme consumée par la passion pour un étranger portant le corps de celui qu’elle avait aimé. Etait-elle plus proche ? Plus loin ? »

La pensée vient à Kovacs que le meilleur moyen de rester soi-même, c’est finalement de rester inerte dans une pile, puisque la personnalité et l’identité sont comme des vagues et non comme des noyaux inaltérables. Mais que devient l’esprit stocké dans une pile quand la pile n’est pas dans un corps ?

Tant que la pile est nue, sans corps, l’esprit stocké dedans n’est a priori qu’une somme de données inertes. Ce n’est donc pas un esprit. Quand la pile est implantée dans la nuque d’une enveloppe, alors les données sont lues, et l’esprit se manifeste ou existe. On a une nouvelle conscience qui émerge, un être nouveau qui vient à la vie. Quand le corps meurt, alors l’esprit meurt aussi. La pile permettra qu’un nouvel esprit naisse, qui présentera quelques caractéristiques de son aïeul « pilal » grâce à la sauvegarde. Ces données psychiques devront alors s’adapter au nouveau corps et absorber la manière dont le nouveau corps fonctionne – en tout cas, dans le roman Carbone Modifié, c’est ainsi que les choses sont présentées.

En disant que l’esprit n’existe plus quand il est stocké, je considère l’esprit comme un processus ininterrompu, ou un ensemble de processus entremêlés : conscience et activités inconscientes, issues d’une activité cérébrale variable mais permanente (je renvoie aux émissions précédentes pour les définitions de ces activités).

On verrait les choses tout autrement si l’on considérait la pile comme le support d’une âme faite d’une substance qui lui est propre. Alors, on pourrait imaginer une âme/esprit/fantôme passant de corps en corps grâce à la pile, voire parfois de pile en pile. Peut-être que ce fantôme s’accroche aux données informatiques, mais en est distinct. D’ailleurs, peut-être que certains personnages de la série se représentent les choses ainsi, mais alors se pose le problème du double enveloppement.

Extrait Altered Carbon : le double enveloppement

« Vous tenez qui ? »
« Dimitri Kadmin, un tueur à gage de Vladivostok. Plus connu sous le nom de Dimi le jumeau. Il travail beaucoup pour les Yakuzas. »
« Dimitri fait confiance à personne. Du coup, il fait des copies illégales de lui-même et les implante dans des corps achetés au marché noir. Ça s’appelle le double-enveloppement. Et la sentence, c’est la vraie mort. »
« On garde sa pile corticale. À un moment ou à un autre, on attrapera une autre de ses enveloppes, et il sera foutu. »
« Aaah puta madre ! »
« Quoi ? »
« Elle a grillé. »

Le double enveloppement

A vrai dire, la série a comme ressuscité – mais exorcisé un peu aussi – de très vieux cauchemars. Des cauchemars ontologiques d’enfance. Je vous ai déjà dit que j’avais été très tourmentée par la vie et l’esprit de mon doudou. Ou plutôt de ma doudou, parce que c’était une oursonne. Je me rappelle, à 4 ou 5 ans dans mon lit, me tourner dans tous les sens, l’esprit torturé par cette question : comment est-ce que je ferais si ma doudou – ce à quoi je tenais le plus au monde et qui, à mes yeux, devait être vivante – était dupliquée ? Est-ce qu’il serait possible que ma doudou et sa copie conforme, indiscernable de l’originale, soient la même personne ? Comment faire pour les aimer de la même manière sans qu’aucune ne soit blessée ?

♪ tapis : Nobuo Uematsu, « Lifestream », Final Fantasy VII OST

Quand on aime un être plus que tout au monde, comment supporter l’idée que cet être puisse être dédoublé, dupliqué ? Si je ne devais en emporter qu’une seule des doudous avec moi et en abandonner une autre, comment choisir ? Cela me paraissait aussi horrible que l’idée de la disparition du doudou, voire encore plus horrible. Cela me paraissait obscène, infernal, contre-nature, diabolique. Sans le savoir, j’étais dans cette conception judéo-chrétienne de l’âme-esprit comme un noyau insécable, un atome immatériel et sacré qui définit la personne. Dupliquer, c’est comme diviser : c’est briser l’unicité sacrée de l’être, c’est bafouer son intégrité.

Le Diable, étymologiquement, c’est celui qui divise. Dupliquer Doudou, c’était la diviser, et c’était donc une œuvre diabolique. C’était un crime beaucoup plus grave qu’un meurtre… C’était une sorte de meurtre ontologique.

Dans Altered Carbon, le double enveloppement est d’ailleurs l’un des pires crimes que l’on puisse commettre, avec le meurtre par vraie mort. Le multi-enveloppement est puni par l’effacement, c’est-à-dire la vraie mort.

♪ tapis : Square Enix Music, « On Our Way – Jazz Arrangement », Jazz Final Fantasy VII

Vraie mort, fausse mort, transmigration, esprit incarné ou désincarné… Dans Altered Carbon, les désincarnations et réincarnations se succèdent… Un esprit digitalisé pourrait se réincorporer et changer de corps comme de véhicule. Une personne pourrait vivre plusieurs vies tout en prolongeant une existence perçue comme unique.

Mais entre deux corps, l’esprit désincarné n’existe plus. Des données sont stockées pour recréer, plus tard, des processus psychiques ressemblant à ceux qui se sont interrompus. Pourtant, l’individu qui naît a la croyance de renaître aussi simplement que s’il se réveillait… Comme s’il sortait d’un sommeil absolu, sans rêves, sans corps – et donc, en vérité, une mort.

Le héros, Takeshi Kovacs, est passé d’une vision de la personnalité comme un noyau d’intégrité inaltérable à la vision d’une succession de vagues qui se forment, se déroulent et se défont.

Cela nous renvoie à des icônes fantomatiques, à des images spiritualistes, à des pensées religieuses.
Dans le prochain épisode, il sera question de spiritualité, de spiritualisme et de matérialisme, de monisme et de dualisme, de croyances religieuses… toujours émaillés de culture pop !
Je vous retrouverai le mercredi 3 mars pour parler d’esprits désincarnés et de corps-esprit inséparables.
Merci à Jérémy d’avoir prêté sa voix à Takeshi Kovacs.

Références documentaires :

Pop références évoquées :

  • Altered Carbon, le premier roman de la trilogie de Richard Morgan (Carbone Modifié), et la série de Laeta Kalogridis
  • Westworld, la série de Jonathan Nolan et Lisa Joy
  • Encore et toujours rapidement, Blade Runner et Battlestar Galactica
  • Rappel très rapide aussi de L’Ogre de l’Espace de Gregory Benford