Posted by on 30 Déc, 2021 in Artborescience | 0 comments

Cette émission a été diffusée le mercredi 1er décembre à 17h sur Radio Campus Clermont-Ferrand, 93.3.

Bonjour à toutes et tous ! Je suis heureuse de vous retrouver pour le quatrième épisode de la saison 3 d’Artborescience. Aujourd’hui, je vais enfin vous parler de His Dark Materials, comme cela est prévu depuis au moins le début de la saison 2. Je rappelle que la grande thématique de la saison 2 d’Artborescience était la relation corps-esprit ; nous avons parlé de l’émergence du psychique et de la conscience avec Westworld, des relations entre le psychisme et le corps avec Altered Carbon. Dans la saison 3, nous prolongeons cette thématique en observant comment d’autres œuvres s’en sont emparées.

EXTRAIT S1 EP 1 : exposé de Lord Asriel, début, fondu générique de la série

♪ tapis : Kevin Mac Leod, « The sky of our Ancestors »

His Dark Materials est d’abord une trilogie de romans dont l’univers a été complété depuis par d’autres ouvrages, toujours de la main de Philip Pullman. L’auteur a commencé une nouvelle trilogie encore inachevée – la Trilogie de la Poussière – dont le deuxième tome est sorti en 2019, presque 25 ans après le premier tome de la première trilogie. Cette nouvelle trilogie, sur laquelle nous nous pencherons pour illustrer un prochain thème de l’émission, nous en apprend plus sur le destin de l’héroïne, Lyra.

En français, le titre est A la croisée des mondes, car il est question de mondes multiples dans cette histoire. Le titre original, His Dark Materials, renvoie à un élément encore plus profond du récit : à la Poussière. Le terme est emprunté au Paradis perdu de John Milton, qui est l’une des principales sources d’inspiration de l’auteur, dont voici un extrait :

♪ tapis : Benjamin Britten, « Young Person’s Guide To The Orchestra »

« Aux yeux de Satan et des deux spectres, apparaissent soudain les secrets du vieil abîme : sombre et illimité océan, sans bornes, sans dimensions, où la longueur, la largeur et la profondeur, le temps et l’espace sont perdus ; où la Nuit aînée et le Chaos, aïeux de la nature, maintiennent une éternelle anarchie au milieu du bruit des éternelles guerres, et se soutiennent par la confusion.

Le chaud, le froid, l’humide et le sec, quatre fiers champions, se disputent la supériorité, et mènent au combat leurs embryons d’atomes. (…) L’atome auquel adhère un plus grand nombre d’atomes gouverne un moment. Le Chaos siège surarbitre, et ses décisions embrouillent de plus en plus le désordre par lequel il règne : après lui, juge suprême, le Hasard gouverne tout.

Dans ce sauvage abîme, berceau de la nature, et peut-être son tombeau ; dans cet abîme qui n’est ni mer, ni terre, ni air, ni feu, mais tous ces éléments qui, confusément mêlés dans leurs causes fécondes, doivent ainsi se combattre toujours, à moins que le tout-puissant Créateur n’arrange ses noirs matériaux pour former de nouveaux mondes (…) »

Ces matériaux sombres du Paradis perdu sont les éléments primordiaux – la materia prima – à partir desquels Dieu créa les mondes.

Dans l’histoire de Philip Pullman, les matériaux sombres font référence aux particules mystérieuses que l’on appelle Poussière, matière sombre, ou particules Ombres.

La Poussière est la grande héroïne de cette histoire. Le récit met en jeu le destin de tous les êtres conscients de tous les mondes. C’est le récit du destin de la conscience elle-même. Il n’y a pas de plus gros enjeu que celui-là ! Et tout cela repose sur les épaules d’une petite fille, qui s’appelle Lyra.

Lyra vit à Oxford, mais dans le Oxford d’un autre monde. La série s’ouvre sur ces mots : « Cette histoire commence dans un autre monde, un monde qui ressemble au vôtre, tout en étant différent. Ici, l’âme humaine prend la forme d’un animal que l’on appelle un daemon. Les liens qui unissent un humain et son daemon sont sacrés. Depuis des siècles, le tout-puissant Magisterium exerce son emprise sur ce monde. Excepté dans les terres sauvages du Nord, où les sorcières parlent d’une mystérieuse prophétie. Une prophétie concernant une enfant au destin extraordinaire. Durant le déluge, cette enfant fut amenée à Oxford.  »

Lyra vit à Jordan College, auprès des érudits. Jordan College est l’établissement le plus riche et le plus prestigieux de toute l’université d’Oxford, et l’un des plus riches et prestigieux du royaume de Britannia.

Dans le monde de Lyra, la géographie, les cultures, les civilisations sont similaires à celles de notre monde ; similaires seulement. Ce monde humain est superposable au nôtre, mais les pays ont des noms différents, et les sociétés ont connu des évolutions différentes. Le monde de Lyra frôle avec le steampunk. L’énergie électrique – appelée énergie ambarique – est relativement peu répandue. L’humanité est restée sur le seuil de la civilisation thermo-industrielle. On utilise encore des lampes à naphtes – des lampes à l’huile, par exemple.
C’est aussi un monde où les êtres humains ne sont pas la seule espèce capable de parler le langage humain et de fabriquer des armes, un monde où les ours peuvent faire la guerre avec les hommes, où les sorcières constituent un royaume puissant en harmonie avec son environnement.

Un personnage fait remarquer, dans la deuxième saison de la série, que dans notre monde à nous, la société repose sur la consommation, tandis que la société humaine du monde de Lyra repose sur la foi. En effet, l’Église de notre monde est remplacée, dans le monde de Lyra, par l’hégémonique Magisterium. Le royaume de Britannia est gouverné, en fait, par ce Magisterium.


Au tout début de l’épisode 1 de la saison 1, Lord Asriel et son daemon-léopard Stelmaria déposent Lyra à Jordan College.

Ce qu’il y a de plus remarquable, dans ce monde, c’est que chaque être humain, depuis sa naissance, est accompagné par un animal duquel il est physiquement impossible de se séparer. Cet animal est appelé un daemon – pas démon comme l’entité diabolique, mais daemon D-A-E-M-O-N, ce qui fait davantage penser aux daimons D-A-I-M-O-N de Socrate et Platon.

Avant de revenir sur les daemons zoomorphiques de Philip Pullman, disons-en un peu plus sur les daimons grecs, pour pouvoir les comparer.

♪ tapis : Kevin Mac Leod, « The sky of our Ancestors »

Ces daimons/démons grecs, comme le rapporte le philosophe platonicien Apulée, sont des esprits familiers, des divinités inférieures proches des humains. Ils sont les intermédiaires entre les hommes et les divinités supérieures qui peuplent le ciel immuable du monde des Idées. Comme les dieux célestes, ils sont immortels, mais comme les humains, ils sont sujets aux passions. Ils sont des intermédiaires en deux sens : dans le sens où ils sont spatialement et ontologiquement situés entre le monde humain et le monde divin, mais aussi dans le sens où ils sont des messagers entre les humains et leurs dieux.

Par les démons platoniciens, les humains s’adressent à des dieux qui, en reprenant l’idée de Julian Jaynes (épisode 1), seraient devenus muets à cette époque. Ces dieux ne marchent plus aux côtés des hommes pour leur dicter leur conduite. Les daimons tentent de jeter des filins lumineux, tissés de pensées et de prières, entre une humanité prisonnière de son corps matériel et les dieux immatériels relevant des Idées. Un bon démon est appelé génie : il donne l’inspiration et élève l’esprit de l’être humain . Apulée donne aussi ce deuxième sens au daimon : il s’agit d’une part de la personne humaine, sa partie immortelle qui n’est autre que l’âme. Un troisième sens encore du mot « démon » que relève Apulée est celui des fantômes, des manes.

Les daemons sont des divinités inférieures, mais aussi et surtout intérieures. Dans His dark materials, cette intériorité se manifeste extérieurement, puisque que les daemons sont d’emblée définis comme la manifestation de l’âme de la personne. Bien que possédant une forme physique distincte, le daemon fait partie de son humain. Le daemon est l’humain, l’humain est le daemon. Si le daemon meurt, souffre ou est blessé, l’humain meurt, souffre ou est blessé, et vice versa.

Lyra et Pantalaimon bébés

Les êtres humains ont un démon dès leur naissance. Dans le premier épisode de la première saison, on voit Lord Asriel qui amène Lyra à Jordan College. Caché dans les langes, on voit le Daemon de Lyra, nommé Pantalaimon, sous la forme d’un bébé mustélidé. Les daemons des bébés et des enfants n’ont pas de forme fixe, même s’ils peuvent avoir plusieurs espèces de prédilection. Ces daemons se transforment souvent. La rapidité et la variété de ces transformations dépendent des capacités cognitives de l’enfant. Le daemon d’un enfant particulièrement intelligent peut changer de formes avec aisance afin de s’adapter aux besoins imposés par le contexte ou bien pour exprimer certains états d’âmes. Par exemple, chez le daemon de Lyra, on retrouve souvent l’hermine ou le panda roux, dans la série. Dans le livre, le chat est aussi assez fréquent, ainsi que les oiseaux quand il est nécessaire de prendre de la hauteur. Pantalaimon a tendance à se transformer en moufette quand il est contrarié. Un papillon de nuit indiquera une certaine circonspection. Pour combattre, Pantalaimon utilise les atouts du glouton ou du léopard. Le daemon de Lyra est capable d’enchaîner à une vitesse exceptionnelle de très nombreuses formes.

Dans cet extrait du premier épisode, Lyra, son ami Roger et leurs daemons crapahutent dans les cryptes de Jordan College. Ils parlent de la mort et se demandent quelle forme définitive prendront leurs daemons.

Extrait de la saison 1 : Lyra et Roger parlent de la mort et se demandent quelle forme définitive prendront leurs daemons.

L’espèce définitive ne se fixe qu’à l’adolescence, et cette forme fixe dit quelque chose de la personnalité de son humain. Dans le premier épisode de la série, nous assistons à une cérémonie gitane de stabilisation du daemon. Quand le daemon d’un adolescent s’est spontanément stabilisé (c’est un processus qu’on ne peut pas forcer) , la communauté célèbre son passage de l’enfance à l’âge adulte.

Extrait : cérémonie, saison 1, fondu avec…

… ♪ tapis : Shirō Hamaguchi, « Underground Bar Large Hall », One Piece OST

Le daemon et son humain partagent les mêmes rêves, mais pas les mêmes perceptions : un daemon transformé en oiseau pourra voir ce que son humain ne voit pas. Le daemon peut aussi agir sans que son humain ne le sache consciemment. Les daemons sont des manifestations physiques de l’âme d’une personne : ils sont matériels et peuvent donc interagir avec leur environnement. Pourtant, à la mort de l’humain, le daemon disparaît sans laisser de trace. Il se disperse simplement en particules évanescentes de lumière.
Un daemon et son humain se comprennent généralement sans avoir besoin de parler.
Cela rappelle de nouveau le daemon de Platon : chaque personne a son propre démon, « arbitre souverain de sa conduite, toujours invisible et assidu, témoin non seulement de ses actions ; mais de ses plus secrètes pensées ». Néanmoins, pour faire passer des informations concrètes et décrire des perceptions, le daemon et son humain doivent communiquer verbalement. Le daemon transformé en oiseau devra décrire ce qu’il a vu, par exemple.
Il est normal de discuter avec son démon pour réfléchir et débattre des décisions à prendre – ce qui est la fonction de la conscience, pour rappel. Le daemon apporte à l’humain un point de vue différent. On peut supposer qu’il mobilise les fonctions cognitives qui sont les plus inhibées chez son humain : l’humain et son daemon semblent cognitivement complémentaires. Un être humain porté sur l’action au détriment de la réflexion sera tempéré par un daemon plus réfléchi. Un être humain timoré pourra se faire admonester par son daemon aventureux, et vice versa.

Ont fleuri, chez les fans, plusieurs hypothèses qui associent ce daemon à des notions issues de la psychologie analytique de C.G. Jung.
Par exemple, à l’ombre. L’ombre, comme tous les concepts jungiens, regroupe des sens mouvants. L’ombre peut désigner un vaste contenu de la psyché rassemblant des éléments inconscients, refoulés ou inadaptés… Ce serait une masse informe de contenus non intégrables. L’ombre peut renvoyer aussi à un aspect caché et non maîtrisé de la personnalité, un aspect avec lequel il est difficile et douloureux d’entrer en relation. La prise de conscience de l’ombre est pourtant une épreuve nécessaire pour progresser sur le chemin de l’accomplissement… Pour progresser vers ce que Jung appelle l’individuation.

Aussi sauvage et potentiellement destructrice que soit l’ombre, on ne doit pas l’ignorer, chercher une séparation totale avec elle, car c’est justement là qu’elle deviendrait la plus dangereuse. C’est ce qu’illustre le conte d’Andersen au sujet du jeune homme qui laisse aller sombre seule, ainsi que le raconte Ursula Le Guin dans son texte « L’enfant et l’ombre » (dont je vous proposerai probablement une lecture lors d’un épisode ultérieur).

Lorsque l’ombre se projette dans le monde extérieur, elle prend plutôt la forme d’un démon D-E-M-O-N, d’un diable, d’un doppelganger. Méphistophélès serait l’ombre de Faust. Dark Vador serait Anakin possédé par son ombre. Tous les grands méchants auraient un problème avec leur ombre, de plusieurs manières possibles. Soit ils nient leur ombre au point de la projeter entièrement sur autrui, et alors ils se laissent gagner par la haine et le mépris qui les poussent à des actes inhumains. Soit ils rencontrent leur ombre mais, au lieu de la dépasser, ils tombent en fascination devant elle et la laisse les posséder.

Le fait que l’ombre consiste en une force obscure et antagoniste ne semble pas vraiment en accord avec ce que représente un daemon pour son humain. Un humain ne cesse d’interagir avec son daemon, qui agit comme la voix de la conscience. Malgré son apparence animale, le daemon est dénué de la sauvagerie de l’ombre. Au contraire, le daemon porte généralement une voix compensatrice, équilibrante, raisonnable, plus mature que celle de son humain. Une voix plus sensible, plus perceptive, plus intuitive ou plus analytique. Dans tous les cas une voix civilisatrice qui fait émerger la conscience réflexive.

Ainsi, plus que l’ombre, le daemon évoque l’animus et l’anima de Jung.

♪ tapis : Quincy Jones, « Gula Matari »

Rappels étymologiques : le latin anima signifie âme. Dans les tripartitions héritées des philosophes grecs classiques, l’âme équivaut à une force intermédiaire entre corps et esprit, ontologiquement supérieure au corps mais inférieure à l’esprit. L’esprit, c’est spiritus, ou animus, comme si le masculin de l’anima devait lui être ontologiquement supérieur. Les deux termes anima et animus sont parents du grec anemos, le vent. En grec, pneuma signifie également « vent » : il désigne le souffle. Or, pneuma est aussi utilisé pour nommer l’esprit.
Par anima, Jung désigne un archétype particulier que l’on peut définir comme la part féminine du psychisme d’un homme. C’est une part aussi mystérieuse que l’ombre et à laquelle il convient également de se confronter afin de la conscientiser, de l’intégrer et de se rapprocher de l’individuation. Il ne s’agit cependant pas d’une part refoulée, négative et monstrueuse comme cette sorte de poubelle psychique que l’ombre constitue. Il s’agit au contraire d’une sorte de part complémentaire nécessaire à la part la plus conscientisée et maîtrisée du psychisme masculin.
Symétriquement, le psychisme de la femme comprend une part masculine appelée animus.

C.G. Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient :

« L’anima est féminine ; elle est uniquement une formation de la psyché masculine et elle est une figure qui compense le conscient masculin.
Chez la femme, à l’inverse, l’élément de compensation revêt un caractère masculin, et c’est pourquoi je l’ai appelé l’animus. Si, déjà, décrire ce qu’il faut entendre par anima ne constitue pas précisément une tâche aisée, il est certain que les difficultés augmentent quand il s’agit de décrire la psychologie de l’animus. »
«  L’animus est quelque chose comme une assemblée de pères ou d’autres porteurs de l’autorité, qui tiennent des conciliabules et qui émettent ex cathedra des jugements « raisonnables » inattaquables. »

Selon Jung, l’anima peut se présenter à l’homme, dans ses rêves, sous forme d’une sirène, d’une ondine ou autre créature aquatique surnaturelle. Elle est l’archétype de la vie elle-même, à la fois bonne et mauvaise, fascinante et dangereuse, inspirante et effrayante. Une figure de désir, de sentiment, d’élan vital pur, alors que l’animus représente une figure intellectuelle et raisonnable.

C.G. Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient :

« Pour décrire en bref ce qui fait la différence entre l’homme et la femme à ce point de vue, donc ce qui caractérise l’animus en face de l’anima, disons : alors que l’anima est la source d’humeurs et de caprices, l’animus, lui, est la source d’opinions ; et de même que les sautes d’humeur de l’homme procèdent d’arrière-plans obscurs, les opinions acerbes et magistrales de la femme reposent tout autant sur des préjugés inconscients et des a priori. »

Jung, aussi original fut-il, était de son temps : les facettes de l’anima et de l’animus qu’il décrit reflètent les injonctions sociales et les carcans de l’époque. L’animus et l’anima, comme de nombreuses notions de Jung, méritent d’être réactualisées et approfondies.

Marie-Laure Latour écrit, dans son article « L ‘âme, le genre, le sexe » pour les Cahiers jungiens de la psychanalyse :

« Les trop nombreuses définitions ont rendu anima et animus incompréhensibles, ce qui a donné lieu à une réflexion collective chez nos collègues anglosaxons . Ils ont repéré pas moins de huit définitions d’anima/animus qui, outre la composante sexuée psychique, désignent le sentiment [pour l’anima] et la pensée [pour l’animus], l’inconscient lui-même, la fonction inférieure, l’âme et l’esprit, l’archétype de la vie elle-même, la voie vers l’inconscient, Éros et Logos. »

Dans His Dark Materials, les daemons ont un genre opposé à celui de leur humain. Seuls un ou deux personnages font exception. Les daemons apportent à leur humain la réflexion ou la sensibilité qui peut leur faire défaut, comme cette part complémentaire nommée anima ou animus.
La jeune Lyra est plutôt tête brûlée, rebelle et bagarreuse. Pantalaimon tente de la modérer dans sa témérité et sa fougue, ce pourquoi Lyra se moque souvent de lui et le traite de trouillard. Notons que le nom de Pantalaimon vient du saint orthodoxe saint Pantaléon, dont le nom en grec Pantéléimon signifie « tout compatissant », « qui pardonne toujours », « qui a pitié de tous ». Pan, c’est tout/tous, et éléimon, c’est la miséricorde.
Cette complémentarité entre Lyra et Pantalaimon se manifeste avec beaucoup de force et davantage de profondeur dans le deuxième tome de la trilogie de la Poussière : La communauté des esprits.
Je n’en dirai pas plus pour ne pas divulgâcher, puisque le livre est sorti assez récemment ! J’ajouterai peut-être ultérieurement ici un petit texte complémentaire écrit en blanc

Rares sont les daemons de même genre que celui de leur humain. Encore plus rares sont les humains capables de se séparer spatialement de leur daemon. Si un daemon de même genre que son humain semble ne choque a priori personne, il en va bien autrement lorsqu’il s’avère qu’un humain est capable de se séparer de son daemon.
C’est un pouvoir que possèdent les sorcières, qui forment comme une sorte de sous-espèce dotée de capacités et aussi d’une longévité bien supérieures à celles des humains ordinaires. Leurs daemons sont tous des oiseaux qui, suite à une épreuve initiatique, sont capables de sainement se séparer de la sorcière afin de partir en exploration, de partir en éclaireur ou bien afin de servir de messager.
ATTENTION : DIVULGATION… Il y a pourtant des humains ordinaires qui éprouvent des facilités à envoyer leur daemon loin d’eux. Cela est ressenti comme un sacrilège, une monstruosité, par les observateurs.
Mme Coulter maltraite son daemon singe. Ce dernier n’est jamais nommé. Il ne parle pas, et son humaine lui adresse rarement la parole. Quand elle le fait, c’est pour lui donner des ordres ou le réprimander. Cela n’augure rien de bon ! En effet, c’est comme si la voix civilisatrice du daemon, la voix sensible, ne pouvait plus porter et atteindre son humaine. Si tel est bien le cas, alors c’est la conscience réflexive qui meurt et surtout, en l’occurrence, la conscience morale qui s’éteint.
Lyra découvre avec effroi que Mme Coulter est même capable de s’éloigner de son daemon de plusieurs pièces dans son grand appartement..

Extrait : Lyra et Mme Coulter

 

ATTENTION : DIVULGATION, suite
Dans le monde de Lyra, le lien entre un daemon et son humain est communément considéré comme sacré. Pourtant, une organisation mène des expériences afin de trouver un moyen viable de séparer définitivement l’humain et son daemon. Cette organisation n’est autre que le tout-puissant Magisterium, l’équivalent de l’Église dans le monde de Lyra. Cette Eglise hégémonique semble dominer le monde entier, jusqu’à influencer même le royaume des sorcières et le domaine des ours en armure.
Des enfants sont enlevés pour servir de cobayes. Dans une cage à deux compartiments, un grande lame de guillotine, forgée dans un métal spécial, coupe le lien vital qui existe entre les deux êtres. C’est le procédé d’intercision. Dans l’écrasante majorité des cas, l’intercision entraîne le décès. Dans de rares cas, l’humain survit. Du moins, son corps survit, mais son esprit semble mutilé : les humains intercisés sont dépourvus de volonté propre et de créativité, privés de leur libre arbitre. Le daemon, lui, est maintenu encagé quelque part, tout aussi zombifié.
Qu’est-ce qui motive donc le Magisterium à mener ces expériences atroces ? Des raisons liées à la Poussière, cette particule mystérieuse qui fascine autant qu’elle effraie. Car il semblerait y avoir un lien significatif entre les daemons et cette Poussière.
Et c’est par la Poussière que nous commencerons le prochain épisode !

Les œuvres et les articles de référence pour cette émission :

  • Philip Pullman, la trilogie His Dark Materials, à la croisée des mondes
  • Philip Pullman, La communauté des esprits (trilogie de la Poussière),
  • His Dark Materials, la série produite par HBO
  • John Milton, Le Paradis perdu, traduction de Chateaubriand, édition présentée et annotée par Robert Ellrodt, Gallimard, 1995
  • Apulée, Les Métamorphoses ou L’Âne d’or, traduction par Compain de Saint-Martin et Jean-François Bastien, texte établi par Jean-François Bastien, Bastien, 1787
  • C.G. Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient, Idées / Gallimard, 1973
  • C.G. Jung, Les Racines de la conscience, édition du Livre de poche de 2013
  • Tour Marie-Laure, « L’âme, le genre, le sexe », Cahiers jungiens de psychanalyse, 2010/2 (N° 132), p. 99-116. DOI : 10.3917/cjung.132.0099. URL : https://www.cairn.info/revue-cahiers-jungiens-de-psychanalyse-2010-2-page-99.htm
  • Dehing Jef, « L’œuvre de Jung – ombre et clarté », Cahiers jungiens de psychanalyse, 2007/3 (N° 123), p. 51-77. DOI : 10.3917/cjung.123.0051. URL : https://www.cairn.info/revue-cahiers-jungiens-de-psychanalyse-2007-3-page-51.htm
  • Ursula K. Le Guin, Le langage de la nuit – essais sur la science-fiction et la fantasy, Aux forges de Vulcain, 2016

♪ Musiques en fin d’émission :

Angelo Badalamenti, « Dance Of The Dream Man », Twin Peaks OST
Laura Mvula, « Green Garden », Sing To The Moon
Juan de Marcos Gonzalez, Lin-Manuel Miranda, Gloria Estefan, « Mambo Cabana », Vivo (Original Motion Picture Soundtrack)