Posted by on 30 Mai, 2021 in Artborescience, Evènements, Site | 0 comments

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Cet épisode a été diffusé le mercredi 5 mai 2021 à 17h sur Radio Campus Clermont-Ferrand, disponible en podcast sur le site de la radio.

♪♪♪ Générique sur « If The Stars Were Mine »

Artborescience…
Grand-Mère Feuillage, j’aimerais te poser une question… (extrait Pocahontas de Disney)
– Qu’est-ce que c’est, cette théorie du chaos ? Qu’est-ce que ça signifie ? (extrait Jurassic Park de Steven Spielberg)
Les êtres qui… nous ont conduits ici… Ils communiquent… Au moyen de la gravité, non ? (extrait Interstellar de Christopher Nolan)
ça fait deux questions !
MAIS ils savent PAS communiquer ! Si ça se trouve ils sont encore en train de faire joujou avec leurs ordinateurs sans s’occuper de leur cerveau… (extrait La Belle Verte de Coline Serreau)
– Artborescience : arts, sciences, nature et pop culture !

L’émergence du psychisme, les strates de la conscience, les rapports de l’esprit à la matière… Depuis le milieu de la première saison d’Artborescience, nous évoquons ces thèmes avec des scientifiques, des philosophes et des perles de culture pop.

Dans Artborescience, nous avons diversement décrit ce niveau supérieur de complexité que constitue le psychisme. Le psychisme est un monde en soi, produisant ses propres règles. L’esprit est un monde créateur de culture et qui a besoin de culture pour s’épanouir. L’esprit est ce qui produit du sens, grâce aux sens, au pluriel cette fois.

On a là trois acceptions du mot « sens ».

Grâce aux sensations et aux émotions, qui sont aux fondations de son émergence, l’esprit produit ces deux sens : il remplit l’univers qu’il perçoit de signification, et cela lui permet de donner une signification à sa propre vie et donc, une direction.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « The Market in Volfinor », Kirite

Une œuvre qui exprime tout cela à sa manière, en plaçant l’espoir comme pivot de cette orientation de l’esprit, c’est l’album musical et narratif KiRite ; une œuvre de Masato Kato et Yasunori Mitsuda, deux artistes bien connus des amateurs de J-RPG. La musique de cette œuvre envoûtante et mystérieuse, avec ses accents celtisants typiques de Mitsuda, a pu enchanter nos oreilles et nos esprits en France depuis maintenant presque 15 ans… Mais la teneur de son histoire restait inaccessible si l’on ne maîtrisait pas la langue japonaise.

Grâce à la traduction de Sasha, nous pouvons maintenant mettre de nouvelles images sur ces compositions musicales. Le texte des chapitres, traduits en français, est publié sur le blog https://kiritefr.wixsite.com/kirite .

Morgane : Bonjour Sasha !

Sasha : Bonjour, merci de m’avoir invitée ! Ça fait plaisir de parler de ce projet qui m’a tenue quand même un petit peu de temps, on va dire !

Morgane : Et il y a vraiment beaucoup de choses à dire sur ce projet qui t’a pris du temps et prend du temps à mûrir dans l’esprit de ceux qui le reçoivent, parce que c’est une œuvre qui est vraiment riche malgré sa concision.

Sasha : C’est vrai ! Je m’étais dit que ce serait un projet un peu tranquille, c’est pas très long… Ouais ouais, bien sûr…

Morgane : Ce n’est en effet pas très long dans l’absolu, mais c’est assez dense ! Avant de parler de l’œuvre proprement dite, est-ce que tu peux nous parler un peu de toi et de ce qui t’a donné envie de te lancer dans ce travail, qui s’est avéré assez ambitieux ?

Sasha : Je suis amatrice de jeux vidéo depuis très longtemps ! Ma première console était une super nintendo, donc ça remonte. Même si je jouais déjà beaucoup plus jeune, j’ai eu la révélation des RPG japonais avec Final Fantasy X quand j’étais au collège, et c’est à partir de là que j’ai vraiment commencé à tomber amoureuse du jeu vidéo en temps que medium et de sa diversité. Je suis notamment très amatrice des jeux de Yoko Taro, grâce à NieR que j’ai découvert à sa sortie, et Drakengard aussi. J’ai retrouvé cette atmosphère dans Death Stranding plus récemment par exemple. Je suis très sensible à l’atmosphère. Je suis capable de tout céder à un jeu si je suis prise par l’atmosphère et les thématiques. Le scénario est important, bien sûr, mais pour me plonger dans un jeu, j’ai surtout besoin que l’atmosphère soit prenante. Pas forcément angoissante, mais qu’on se sente enveloppé et pris dans le truc.

D’autre part, j’ai toujours beaucoup lu. J’ai une préférence marquée pour la fantasy, mais une grande curiosité pour à peu près tout, allant de Virginia Woolf aux saisons de Maurice Pons… Des œuvres qui n’ont pas forcément grand-chose à voir les unes avec les autres. Ça se retrouve également, cette curiosité, dans mon approche à tout ce qui est arts créatifs : j’oscille entre le piano, le dessin ; j’écrivais des histoires quand j’étais plus jeune… Quand il a fallu choisir quelle suite donner à ma licence de japonais (effectuée à Paris Diderot), je me suis orientée en master de traduction car pour moi, la traduction permettait une alliance entre créativité, lecture, compréhension de la langue… En 2014, je suis sortie de la fac avec ce master en traduction.

Morgane : Et donc, tu as cherché un support pour exercer des compétences de traductrice, et c’est tombé sur Kirite…

Sasha : Oui, et un peu par hasard ! J’ai passé neuf mois au Japon en 2015, et en rentrant j’ai cherché un support de traduction un peu plus « littéraire » : en effet, auparavant, j’ai effectué des petits projets de traduction pour des entreprises : ce n’était pas un travail de traduction littéraire à proprement parler ! Il s’est avéré que mon conjoint avait le livret et le CD de Kirite chez chez lui. J’ai vu que c’était écrit en japonais, j’ai ouvert, j’ai un peu écouté la bande son que j’ai trouvée chouette… A l’époque, je ne connaissais pas encore bien Mitsuda ni Kato : j’avais joué à Chrono Trigger sur DS, mais c’est à peu près tout. Je n’étais pas encore trop familière avec leur univers, donc je ne suis pas rentrée dans Kirite directement, mais je me suis dit allez ! C’est un projet sympa, on va se lancer là-dedans !

Morgane : C’est intéressant, parce que tu as découvert cette œuvre par ton travail de traduction, alors qu’on aurait pu se dire que c’était une œuvre que tu appréciais de longue date et que tu aurais voulu faire découvrir. On peut penser que tu as donc un regard différent sur cette œuvre que si tu l’avais d’abord découverte, il y a quinze ans, par la musique, comme ça a été mon cas et le cas d’autres fans de Mitsuda.

Sasha : Je ne suis pas mécontente d’avoir découvert la musique de Mitsuda avec Kirite ! J’ai écouté le podcast de Third sur Mitsuda, qui a été diffusé il n’y a pas très longtemps ( https://www.thirdeditions.com/blog/sound-teams/sound-teams-6 ) et ils parlaient de Kirite comme l’une des œuvres les plus abouties de Mitsuda, ou l’une de leurs préférées en tout cas. Après avoir fini la traduction et avoir écouté et réécouté Kirite, j’ai eu très envie de fouiller auprès de Chrono Cross et auprès d’autres œuvres du duo.

Morgane : Justement, il est temps de présenter ce duo plus précisément :

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Promise with Winds », Kirite

Masato Kato est scénariste et développeur pour Square Enix (Square il y a vingt ans) cette si fameuse société créatrice de rêves à laquelle nous devons notamment les jeux Final Fantasy.
Masato Kato écrit le scénario du merveilleux Chrono Cross, jeu sorti sur PlayStation au Japon en 1999. Il avait déjà écrit le scénario de son prédécesseur narratif, le jeu Chrono Trigger. Il a scénarisé également le jeu en ligne Final Fantasy XI et ses extensions. De l’excellent Xenogears, il a écrit une partie du script, à la même époque que Chrono Cross et Final Fantasy VII à peu près, dans cet âge d’or du J-RPG.

Yasunori Mitsuda est un merveilleux compositeur qui a régalé nos oreilles sur de nombreuses productions de Square Enix – donc les deux messieurs ont travaillé sur de nombreux projets communs. Mitsuda, ce sont notamment les OST inoubliables de Chrono Cross, de Xenogears. On lui doit aussi les OST des Xenosaga et plus récemment des Xenoblade.

Sasha : Pas mal d’arrangements en piquant un peu dans toutes les cultures, pour faire un truc à sa sauce.

Morgane : Oui, il a un style assez reconnaissable qui mêle du celtique à des accents plus orientaux et à d’autres styles qui font un peu faire le tour du globe à nos oreilles. Et on retrouve ça dans Kirite.
Si l’on devait résumer l’histoire dans ce qu’elle a du plus explicite au début, on pourrait dire qu’il s’agit de l’histoire d’un jeune homme – Kirite – et d’une jeune femme – Kotonoha – qui se rencontrent dans un village imaginaire, sur lequel on n’a pas trop d’informations…

Sasha : Oui, on sait que ça s’appelle Volfinor… On a le nom, mais c’est tout.

Morgane : Un nom un peu étrange à consonance occidentale… Dans ce village qui semble imaginaire, les deux personnages tissent des liens dans un contexte un peu inquiétant, car ce village est menacé par une entité qui sème la terreur en faisant disparaître les gens. Cette entité, on ne sait pas ce qu’elle est, ni à quoi elle ressemble. On connaît juste son nom.

Donc là, c’est qu’il y a de plus explicite dans l’histoire. Cet explicite est entouré d’allusions, d’implicite et de mystère. Autour de tout ça, on a des passages, comme le préambule et le premier chapitre, qui sont très énigmatiques : on n’a pas encore les clés ou tisser des liens entre tout ça. Cela fait que le lecteur peut se sentir un peu perdu au début, mais aussi que le travail de traduction a dû être relativement complexe.
Est-ce que tu peux nous parler de ton travail de traduction, des difficultés de ce travail à la fois en raison de la langue et des spécificités de ce texte ?

Sasha : Le mieux, quand on fait de la traduction, c’est de lire l’œuvre en entier avant de se mettre au travail. Dans l’idéal, c’est ce que j’aimerais faire, mais j’ai des soucis se santé et pour que le projet soit faisable, il a fallu que je découpe en petits bouts. C’est pourquoi j’ai lu et traduit chapitre par chapitre. Cela s’est donc beaucoup étalé dans le temps. J’ai donc un peu dérogé à la règle en ne lisant pas tout d’un coup… Mais c’est vrai que quand tu es dans le flou, en tant que traducteur, c’est là que tu fais le plus facilement des erreurs.

Pour les difficultés inhérentes au passage du japonais au français, on pourrait citer plusieurs choses :

Quand on est étudiant, la première difficulté que l’on rencontre, c’est les onomatopées. Le japonais en emploie beaucoup, autant à l’écrit qu’à l’oral, et ça peut vraiment être un outil littéraire que l’on trouve dans un registre de langage soutenu. En français, on ne peut pas vraiment les utiliser comme ça… Mais on finit par trouver des solutions relativement facilement.

Depuis que je traduis le japonais, je me pose régulièrement la question des paragraphes. Si vous lisez la traduction, vous remarquerez qu’il y a beaucoup de passages à la ligne. C’est souvent le cas dans la littérature japonaise, mais encore plus poussé dans Kirite. J’ai hésité entre en scinder plusieurs pour la cohérence du récit, mais j’ai fini par les remettre comme ils le sont dans le texte original, sauf pour les dialogues, même si parfois plusieurs paragraphes d’une seule ligne se succèdent.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Nocturne », Kirite

En dehors de ça, le problème inhérent au japonais, c’est la problématique des sujets (je, tu, il etc.). On pourrait avoir tendance à dire qu’en japonais, il n’y a pas de sujets : mais ils sont là, ils sont juste cachés, il faut aller les chercher en sous-texte. C’est la raison numéro un de mes erreurs de compréhension. Il faut donc s’attacher aux indices disséminés ça et là dans les phrases pour trouver qui parle à qui. On parle donc d’une langue contextuelle qui, pour un cerveau français, demande une réflexion supplémentaire pour être sûr de bien comprendre le contexte.

Dans Kirite, j’ai trouvé que c’était pire que d’habitude, car le texte est mystérieux. D’autant plus que moi, avec ma façon de procéder, qui a été de ne pas lire jusqu’au bout (ce qui m’aurait beaucoup aidée à mieux comprendre les premiers chapitres sur lesquels j’ai passé plus de temps, du coup…). C’était vraiment nébuleux par moment ! Le texte de Kirite est déjà plein de sous-entendus, d’ambiguïté, de mystère… Pas que dans le scénario, mais dans la manière dont c’est écrit. En tant que lectrice et traductrice, je devais comprendre ce qui était clairement, mais même ce qui est le plus clairement dit n’est pas clairement dit ! Et il y a aussi ce qui est complètement dissimulé… J’ai donc dû reconstituer une sorte de puzzle.

Morgane : C’est donc une sorte de puzzle à trois dimensions, car il y a trois niveaux d’implicite :
1 – l’implicite de la langue elle-même
2 – l’implicite de la façon dont le texte est écrit, des choix littéraires
3 – l’implicite du scénario lui-même, des choix narratifs.

Sasha : Oui. Je demande souvent leur avis à des amis japonais et leurs interprétations de certaines phrases… Y a-t-il un sous-entendu ? Cette partie-là de la phrases est-elle corrélée à ce qui se passe avant dans le texte ?… Même une amie qui m’a pas mal aidée sur ce projet n’était pas sûre de certaines phrases, avait besoin du contexte avant et après…Elle me disait parfois « non mais là, c’est clairement mystérieux ! »

Cela amène la question de la sur-traduction et de la sous-traduction. Je suis sensible au respect de la culture, de la langue d’origine, bref à l’ethnocentrisme et je n’aime pas lisser trop le texte simplement pour le rendre « agréable à lire ». Cela me semble important de ne pas trop franciser le texte pour garder la particularité de la culture et de la langue originales.
C’était particulièrement difficile avec Kirite, qui demande pas mal de déduction et de lecture entre les lignes. Il m’a donc fallu jongler entre l’ajout de petits éléments çà et là pour que ce soit compréhensible, mais faire en sorte que cet ajout soit strictement nécessaire pour éviter de prendre trop de libertés par rapport au texte original.

Morgane : Garder les particularités d’une langue dans la traduction française, ça peut peut-être aussi permettre de rajouter une couche de mystère qui va inciter à réfléchir et interpréter d’une manière différente de d’habitude… On peut aussi imaginer comment cela impacte la façon dont les thèmes sont traités.
Et nous en venons justement aux thèmes : je pense qu’on peut en trouver trois ou quatre principaux dans cette œuvre, dont certains sont récurrents dans les projets auxquels Kato et Mitsuda ont participé.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « BALTO », CREID

Une idée qui plane un peu sur toutes ses œuvres – et qu’on peut lier à notre grand thème d’Artborescience – c’est que l’esprit est un monde en soi. Chaque psychisme individuel est un univers qui peut être exploré et qui est source de création ; qui peut influencer ou être influencé par d’autres univers.

Ce thème là est lié au thème du double, du double de soi. Ça se manifeste de façon toujours différente dans les œuvres, mais le point commun c’est que ce double est au mieux effrayant et au pire malveillant. L’arrivée d’un double, c’est une catastrophe cosmique dans cet univers qui est constitué par le psychisme.
Ça rappelle les doppelgänger du folklore germanique qui sont toujours maléfiques ou en tout cas de mauvais augure. Ces doubles sont généralement liés à la mort : soit ils sont un présage de mort, soit ils sont animés par la pulsion de mort. C’est le fonds de toutes les grandes histoires, et c’est particulièrement le cas dans les J-RPG : on a une lutte de la pulsion de vie, souvent représentée par le héros, contre la pulsion de mort qui parfois se manifeste par le double du héros.

Quand la personne est dédoublée ou quand la personnalité est dissociée, c’est là que tout va mal ; quand l’unité est retrouvée, c’est une issue heureuse. Et là je ne parle pas de Kirite, je parle de l’idée de double telle qu’on la trouve dans les autres œuvres qui gravitent autour.

Ce double, ça peut être un double de soi à l’intérieur de soi-même ou à l’extérieur de soi-même. Dans Xenogears, le double est en soi, et dans Chrono Cross à l’extérieur de soi puisqu’il y est question de mondes parallèles. On avait d’ailleurs parlé de la problématique du double enveloppement d’Altered Carbon dans les épisodes précédents…

Et là, dans Kirite on a encore quelque chose de différent.

Sasha : Oui, déjà au niveau des univers internes… On a les points de vue de Kirite et de Kotonoha selon les chapitres, et parfois les deux dans un même chapitre. On dirait qu’autant d’importance est donnée aux vies intérieures des deux personnages que l’on suit principalement.

Morgane : On a des univers intérieurs qui se confrontent et qui se rencontrent…

Sasha : Et qui s’emmêlent parfois au gré de certains chapitres… ça, c’est très chouette. Je suis sensible à la question des points de vue et à l’exploration des différentes réalités internes.

Morgane : Ce qu’il y a en plus, au niveau thématique, d’un peu nouveau par rapport aux autres projets de Kato, c’est la réflexion sur le rôle de l’imaginaire, avec l’inclusion du spectateur.
Et ça, c’est annoncé dès le début de Kirite dans le préambule avec l’invitation à un spectacle destiné à un narrateur dont on ne sait rien. Est-ce Masato Kato qui reçoit l’invitation ? Est-ce Kirite, est-ce moi qui suis en train lire l’histoire ?

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Path To Enlightenment », Sailing to the World

Sasha : C’est vrai, qu’on ne sait pas… Même si avec les lettres des personnages mentionnées dans l’introduction et la conclusion, on peut deviner… C’est peut-être des gens qu’on connaît…

Morgane : Hmmm donc on a des petits indices !

Sasha : Oui, mais clairement, c’est méta, rien n’est sûr et on peut imaginer ce qu’on veut. J’aime bien le fait que Masato Kato essaie de nous diriger quelque part mais ne nous force pas. Il donne des indices pour qu’on ne soit pas complètement perdus dans la nature, mais on est quand même suffisamment perdus pour faire fonctionner notre cerveau et essayer de comprendre ce qu’il se passe.

Morgane : Oui, on sent qu’on veut nous guider mais que l’on veut jouer avec nous en semant des indices très ambigus. Ça permet de faire travailler l’imagination à plein.
Pour revenir sur cette invitation, qui nous plonge d’une manière très étrange dans ce récit… On ne sait pas trop de quoi il s’agit comme spectacle : une pièce de théâtre peut-être… On a un personnage qui apparaît sur la scène… ça m’a fait penser à du David Lynch, en moins angoissant. Ça nous fait comprendre qu’il y aura ce côté méta, une mise en abyme qui commence déjà. On se dit qu’il va y avoir matière à réfléchir et que l’on devra jouer un rôle actif en tant que lecteur.

Sasha : Kirite insiste régulièrement sur l’importance de la transmission et essaie vraiment d’impliquer le lecteur. Il me semble que c’est à la fin des deux premiers chapitres que le lecteur est averti : c’est une histoire qui doit être gardée et transmise.

Morgane : Et comme tout le reste de l’histoire, comme la petite énigme de l’invitation du début, tout cela prend son sens à la fin. Tout ce qui semble explicite et tout ce qui est implicite trouve un sens précis avec le dernier chapitre. On a une explication unique qui nous est livrée. J’avoue que je m’en suis sentie frustrée. J’étais émue, parce que l’explication est touchante, mais j’étais frustrée de savoir que tout ce que j’avais imaginé était faux ! Mais le flou des indices veut aussi peut-être nous dire qu’on ne doit pas renier tout ce que l’on a interprété, et qu’il n’y a pas un sens unique à cette œuvre. L’auteur a sans doute voulu nous dire, par l’ambiguïté qu’il a installée avant, que nos interprétations doivent rester valides.

Sasha : On a cet espace cérébral pour garder d’un côté ce que le créateur a voulu faire de l’œuvre, et nous, ce que l’on a imaginé, où ça nous a emmené, les réflexions…On fait ce que l’on veut avec l’œuvre, au final. On peut respecter ce qu’a voulu faire le créateur et garder de la place pour notre propre imaginaire.

Morgane : Et c’est une manière d’enrichir la transmission. D’emblée, on nous dit que c’est une œuvre qui doit être transmise. Cette transmission va s’enrichir des interprétations multiples à chaque personne par laquelle elle passe. D’ailleurs, sur le blog, tu as mis une citation de Mitsuda qui résume bien cette idée…

Sasha : Oui, dans la présentation du livret il y a un petit mot de Masato Kato et de Yasunori Mitsuda. Le mot de Mitsuda englobe bien l’ambiance et ce qui a voulu être transmis avec Kirite :

« Chacun, je pense, s’est déjà demandé pourquoi il était en vie ou ce qu’il adviendrait de lui quand il disparaîtrait de ce monde… Ce sont des questions sans réponse qui nous inquiètent et nous font réfléchir. Peut-être est-ce parce qu’elles sont présentes dans notre inconscient qu’aujourd’hui, les événements et autres incidents qui nous font contempler notre existence se multiplient et que beaucoup de personnes mettent un terme à leur vie. Cette fois, c’est à travers ce travail que l’histoire de Masato Kato s’exprime sur ma musique : qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que l’amour véritable ? J’avais à nouveau envie de me poser ces questions. Je voulais tenter de faire quelque chose en faveur des 10% de bonheur restant face aux 90% de cruauté et de tristesse, provoquer la réflexion, l’émotion de chaque personne qui nous lirait et nous écouterait. »

Kirite est une œuvre assez sombre, percée çà et là de petits rayons de lumière… Et ça aussi, on le ressent bien dans ce mot de Mitsuda.

Morgane : Et ça s’entend dans la musique.

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « Is Kirite Burning Up», Kirite

Toi, tu as découvert un peu l’œuvre d’un bloc (c’est-à-dire le texte et la musique en même temps) mais pour beaucoup de personnes, la découverte s’est faite uniquement par la musique. On trouve cet aspect un peu inquiétant et sombre dans la musique… On ne connaissait pas l’histoire, mais on avait les titres, alors on savait que ça parlait de forêt. On imagine des ombres qui s’y promènent, mais aussi les rayons de lumière qui percent. On a aussi des moments très joyeux et tendres dans cette musique. Mon sentiment avait été que l’aspect lumineux prenait le dessus… Et en lisant le texte, on se rend compte que des morceaux lumineux sont en fait associés à des textes beaucoup plus sombres.

Sasha : C’est vrai qu’il y a une espèce de contradiction parfois, entre ce qui se passe et la musique… Je ne saurais pas retrouver de piste précise…

Morgane : Je dirais la première. Alors oui, ça devient épique assez vite, mais le début est doux, léger et mignon. Rien à voir avec le texte de « Kirite s’enflamme-t-il » ! Et on se demande quoi ça parle. On connaît les titres, mais Kirite, on ne sait pas ce que c’est. On peut imaginer un village incendié, mais sur ce fond musical, c’est très étrange !
La musique à elle seule évoque une multitude d’images différentes, tellement d’émotions différentes en une seule piste… et en lisant le livret… On se rend compte que ce n’était rien de tout ça ! Mais on n’oublie pas nos interprétations, et c’est une histoire qui est conçue pour… Nous toucher…

Sasha : Pour être lue et écoutée en même temps !

Morgane : Et malgré son côté sombre, c’est une histoire qui parle d’espoir.

Sasha : Oui, et on en sort pas dévasté !

On est émues, mais ça va. On va bien.

Et nous allons conclure ce moment partagé autour de cette œuvre par la lecture du chapitre 2 de Kirite. J’ai demandé cette lecture à Sasha car on y retrouve tous les thèmes dont nous avons parlé.

Lecture par Sasha du chapitre 2 de KiRite : Le marché de Volfinor

♪ tapis : Yasunori Mitsuda, « The Market in Volfinor », Kirite

♪ musique : Yasunori Mitsuda, « The Azure », Kirite